La grève à l’UQAM. La communauté retrouvée

Si une grève syndicale est une voie de contestation et de revendication, il n’en reste pas moins qu’elle construit un espace symbolique qui renforce les liens dans la communauté et accroît la puissance d’agir de chacun de ses membres. La grève devient parfois une alternative à une forme de vie qui s’impose. Des exemples aussi célèbres que les grèves d’Asbestos de 1949 et des réalisateurs de Radio-Canada de 1958-1959 nous viennent évidemment à l’esprit.

La confiance préalable

L’expérience de la grève exige une confiance préalable: une confiance fondée sur soi et dans le monde; une confiance dans l’avenir que rendent possible les valeurs auxquelles croient les profs qui débrayent. Or, comment savoir ce que sera l’avenir? La grève n’est pas sans risques, puisque cet avenir reste grandement indéterminé (surgissement dans l’actualité d’événements naturels, sociaux et politiques, essoufflement du mouvement, loi spéciale, etc.). Mais parce qu’elles sont partagées, les valeurs auxquelles nous croyons évoquent et convoquent des possibles qui dépassent les limites du réel.

C’est dans le partage de ces valeurs que l’action devient possible. Cette dernière prend son sens dans l’augmentation des puissances individuelles d’agir. Et c’est la raison pour laquelle, avant tout règlement (au moment de la signature d’une nouvelle convention collective), il y a une première convention qui nous réunit, celle par laquelle se forme la communauté d’interprétation et d’action capable de transformer le réel – d’abord autour de soi, puis très vite à l’échelle de l’université, et bientôt à la grandeur de toute la société. Mais quelles sont ces valeurs auxquelles nous croyons? Quelles sont celles auxquelles nous faisons confiance et qui augmentent notre puissance d’agir? La première s’énonce dans ces termes: ce ne sont pas les individus qui sont premiers, mais les rapports qui les réunissent. La grève rappelle que pour changer les choses, s’inventer une nouvelle vie, il faut agir à plusieurs. Comme le disait notre collègue de science politique, Mark-David Mandel, «pour être autonome individuellement, il faut d’abord que nous soyons une force collective». Les autres valeurs se regroupent autour de la mission à l’origine de notre université: démocratisation et ouverture.

La ligne de piquetage

L’écharpe orange est rapidement devenue le signe distinctif et d’appartenance qui symbolise le mouvement de revendication. Plus encore, il y eut et il y a toujours, malgré l’injonction qui en limite la portée, le rôle de la ligne de piquetage. Sur les lignes de piquetage, on remarque d’abord que la pensée et son expression publique s’avèrent d’authentiques exercices de liberté. Lieu unique où l’autonomie individuelle n’est plus garante de la pensée, mais simple condition de l’expérimentation. La ligne de piquetage circonscrit l’espace à l’intérieur duquel l’université s’active et les profs accomplissent leurs tâches. Depuis l’injonction, c’est à l’extérieur de cette ligne que l’UQAM est pensée, qu’un retour critique sur elle devient possible.

Certes, la ligne est (ou devrait être) un lieu difficile de passage, mais il est aussi celui des rencontres, des échanges, de la négociation et de la communication («tu n’as pas le droit de m’empêcher d’aller à mon cours»; «grâce à votre appui, nous pourrons régler rapidement»). C’est dans la rencontre que les identités se refont. Non plus: «moi prof» et «toi étudiant», mais «nous l’UQAM». La ligne devient le lieu d’expérimentation des limites, où profs et étudiants ne sont plus là pour les cours, mais pour revoir/rappeler la mission de l’université. À partir de l’injonction, le cercle s’est élargi, la communauté est sortie de ses gonds.

Que de lieux, autrement oubliés et instrumentalisés, deviennent symboliques pour l’ensemble de la communauté. L’UQAM retrouvée devient le cœur du nouvel espace public où s’expriment tour à tour la colère, l’espoir et la détermination. Un espace qui ne se limite plus aux murs de l’institution. Les portes de l’établissement, le square Berri, la place Pasteur, le clocher, la rue, le théâtre Saint-Denis, les cafés et les restos du quartier, de même que le Web, tous ces espaces prennent des proportions énormes où résonnent les paroles et le cri strident des sifflets et le vacarme des trompettes.

Un nouvel espace public

Sous l’apparence du désordre institutionnel, la grève des professeurs à l’UQAM s’inscrit dans une formidable organisation qui s’invente chaque jour et s’inscrit dans un nouvel espace symbolique.  Le moment de la grève a été fixé en fonction du calendrier universitaire et d’un scenario optimiste sur les chances de voir progresser les négociations avec la direction de l’université pour ne pas compromettre le semestre d’hiver. Le tempo de la grève a été rythmé par les grandes séquences de la reconduction de la grève: un premier prolongement pour obtenir une offre patronale, un deuxième pour rejeter l’offre prétendument finale, une troisième pour mettre de la pression sur la direction et passer enfin au plan politique.

Que les profs n’enseignent pas pendant la grève, ne les empêche pas – loin s’en faut – d’investir plus que jamais dans les services à la collectivité. Du reste, c’est là une des dimensions spécifiques à notre université. Chaque jour de grève a été marqué en effet par de multiples activités collectives se déroulant de 8 h à 18 h. Des règles et des codes se sont rapidement mis en place et les membres de la communauté universitaire ont vite fait de les apprendre et de les respecter: les heures et les endroits de piquetage, le port de l’écharpe orange comme signe d’appartenance symbolique au groupe, les promenades bruyantes avec les sifflets et les trompettes, les rassemblements et les «virées syndicales».

Chaque membre de la communauté a développé et adapté un engagement qui rend cohérentes l’action collective et les interactions avec «l’autre partie». Par les gestes, les paroles et les actes, les membres de la communauté ont adopté un comportement de grève qui est un comportement d’occasion, dont la fonction principale est de signifier au patronat l’engagement collectif dans la lutte. Si tous les participants ont manifesté leur engagement dans la grève, tout un répertoire de rôles a été initié et endossé par les membres, en fonction de leur propre inspiration et de leurs compétences dans une telle situation. Ce répertoire varie selon qu’on joue le rôle d’organisateur syndical, de responsable d’un comité, de président d’assemblée, de négociateur, d’interlocuteur, de conférencier, de modérateur ou tout simplement de participant avisé.

La mobilisation générale s’est faite autour de mots d’ordre tels que «la refondation de l’UQAM», «le retour à la mission critique de l’université». Le sous-financement chronique de l’université a été un élément rassembleur pour l’ensemble de la communauté. La grève des professeurs et professeurs de l’UQAM a été l’occasion d’évoquer les grands moments de l’histoire de cette université.

La tradition et la mission de l’UQAM renforcées

Les professeurs sont sortis de leur «enclave départementale», dans laquelle se déroule habituellement leur vie professionnelle quotidienne, pour se côtoyer et vivre ensemble cette grève. La grève est rapidement devenue un lieu véritable d’intégration à la communauté, un lien d’appartenance et d’inscription dans une tradition, un recentrement sur sa mission. Cette mission de l’UQAM est celle que les fondateurs ont donné à leur université, il y a quarante ans, dans un contexte de Révolution tranquille et de réforme des institutions. Une mission qui reste celle de la démocratisation des études supérieures et de l’ouverture aux changements sociaux.

Cette grève régénère l’institution, qui gagne davantage en popularité au sein de la communauté des membres et dans la cité. La grève assure ainsi la pérennité et la consolidation d’un important sentiment d’appartenance à une université unique dans son genre. Par là même, la grève régénère la profession. L’appartenance professionnelle n’est-elle pas une condition de survie sociale, capable de protéger la vie des membres et de perpétuer les valeurs propre au groupe ? La grève en cours prodigue justement à ses membres ce sentiment de reconnaissance qui faisait défaut dans les circonstances de marchandisation du savoir et de «réingénierie de l’État», d’autant plus que l’institution est menacée.

L’UQAM, c’est nous

On sait que depuis plusieurs années, on s’inquiète des pressions faites sur les universités: prééminence de la recherche en groupe au détriment de la recherche individuelle, rapprochements risqués avec le secteur privé, valorisation accrue de la recherche orientée et obsédée par les retombées économiques. À cet égard, la grève a été dès le départ et continue d’être l’occasion de se poser ces questions et de mesurer l’urgence d’y répondre. Elle permet de répondre collectivement et de lutter concrètement contre l’angoisse que provoque l’exercice de notre profession dans le contexte de réduction du monde à sa seule dimension économique.

L’UQAM, c’est nous dit le slogan. Cet emblème pour la grève s’est avéré une opération symbolique de taille, puisque c’est l’ensemble de la communauté uqamienne – profs, chargés de cours, étudiants et personnel de soutien  – qui s’y retrouve. L’expression renvoie aux rêves de solidarité et d’unité autour desquels s’est construite l’UQAM. S’identifier collectivement à un tel slogan constitue à lui seul un geste fédérateur et sympathisant de relance. Qu’il se rattache à un enjeu stratégique ou à une vision métaphorique, ce geste répond à une attente collective.

Si la fonction principale de la grève est de faire avancer une cause, elle ressemble aussi à un double rituel de renforcement du lien social et de convivialité. Pour le dire autrement, la grève favorise une synergie collective et l’émergence d’une communauté émotionnelle (au sens du partage des affects) faite de proximité et de solidarité. Les échanges de type convivial revêtent dans ce contexte un caractère plutôt informel, mais le sentiment de communion d’ordre tribal n’engendre pas moins une forme d’harmonie intergénérationnelle. La puissance du lien social qui intègre et impose ses normes à la communauté professionnelle en question se voit renforcée par cet état de communion, dont le rôle principal est d’entretenir la synergie et le vitalisme collectif, si essentiel en période de crise et d’angoisse collective.

Charles Perraton et Gina Stoiciu
Professeurs au département de communication sociale et publique

Lettre à la ministre de la Justice, députée de Notre-Dame-de-Grâce

Notre-Dame -de-Grâce
19 avril 2009

L’honorable Kathleen Weil
Députée de Notre-Dame-de-Grâce
Ministre de la Justice,
Comité ministériel du développement social, éducatif et culturel

Objet : situation de crise à l’Université du Québec à Montréal (UQAM)

Madame la ministre,

Nous vous écrivons en tant que citoyennes, citoyens de votre circonscription et professeures, professeurs à l’UQAM. Nous sommes extrêmement préoccupés par la crise dans laquelle est plongée notre université. Nous vous demandons de faire entendre notre voix au sein du caucus du Parti Libéral et du Conseil des ministres.

Comme vous le savez, les professeurs de l’UQAM sont en grève depuis bientôt sept semaines. Pourquoi la grève? Nous sommes en grève pour que la direction de l’UQAM négocie de bonne foi le renouvellement de notre convention collective échue depuis mai 2007. Deux revendications se détachent: la nécessaire embauche de plusieurs centaines de professeurs et l’équité salariale avec les autres universités québécoises afin d’avoir la capacité d’attirer de nouveaux talents. Ces deux revendications concernent directement la capacité de l’UQAM de mener à bien sa mission et son développement à venir au sein de la communauté francophone de Montréal.

On le sait, le problème de fond est le sous-financement chronique de notre université. En effet, les règles de financement des universités québécoises défavorisent systématiquement une institution comme l’UQAM, une université publique, francophone, populaire, et laïque. Ce sous-financement, reconnu dans le Rapport du comité d’experts indépendants (rapport Gendreau), a notamment eu pour conséquence un déficit de près du tiers de son corps professoral, qui est actuellement d’environ mille professeur-e-s et maîtres de langue pour une population de plus de 40 000 étudiants. Nous croyons que dans une période de crise, c’est une sage décision que d’investir dans le savoir, par la création d’emploi en enseignement supérieur et en recherche.

Le désastre de l’îlot Voyageur, auquel il faut encore trouver une véritable solution puisque l’UQAM a toujours besoin d’espace et que le Centre-ville n’a pas besoin d’un immeuble déserté, n’est en fait qu’un des symptômes du problème de sous-financement chronique. La communauté universitaire ne devrait pas porter l’odieux des dépassements budgétaires des dernières années, d’autant plus que les professeurs et les étudiants se sont toujours opposés publiquement à ces projets qu’ils jugeaient inappropriés.

En dépit de ce désavantage structurel, l’UQAM depuis plus de 40 ans rayonne sur les plans de l’enseignement, de la recherche et du service aux collectivités. Elle a formé plus de 250 000 diplômés, et fait la preuve de son excellence à chaque année. Elle a contribué de manière originale et dynamique au développement social et économique de son milieu, et ses professeurs jouissent d’une reconnaissance internationale. Son avenir est menacé, et il faut réagir.

Nous réitérons notre demande de vous rencontrer en personne pour discuter de manière plus approfondie de la crise de l’UQAM et des solutions à y apporter. Pourquoi nous adresser à vous? Parce que le gouvernement est de facto impliqué directement dans la négociation par la présence de Monsieur Gilles Charland qui a été affecté à la négociation par le gouvernement. Parce que votre ministère est responsable du rayonnement international du Québec. Parce que vous êtes un membre actif du Comité ministériel de la prospérité économique et du développement durable. Parce que l’UQAM doit continuer à contribuer au développement économique, social et culturel de la métropole, et parce que vous pouvez avoir une influence sur la position que prendra le gouvernement du Québec dans les jours qui viennent. Vous êtes notre députée et nous sollicitons votre appui afin de débloquer les fonds nécessaires à la conclusion d’un règlement négocié  en faveur de notre institution et de sa mission qui sert l’ensemble de la société québécoise.

Julián Durazo Herrmann, professeur, Département de science politique
Pierre Bosset, professeur, Département de sciences juridiques
Alain-G. Gagnon, professeur, Département de science politique et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en études québécoises et canadiennes
Monique Régimbald-Zeiber, professeure, Département d’arts visuels et médiatiques
Carolle Simard, professeure, Département de science politique
Mark-David Mandel, rofesseur, Département de science politique
Michèle Charpentier, professeure, École de travail social, directrice scientifique de l’Équipe VIES, Centre de recherche et d’expertise en gérontologie sociale
Ruth Murbach, professeure, Département des sciences juridiques
Diana Averill, professeure, Département de sciences biologiques
Louisette Émirkanian, professeure, Département de linguistique et de didactique des langues
Lorne Bouchard, professeur, Département d’informatique
Irène Krymko-Bleton, professeure, Département de psychologie
Bernard Schiele, professeur, École des médias

Lettre à la ministre Courchesne

Lundi le 13 avril 2009

Madame Michelle Courchesne
Ministre de l’Éducation, du Loisir et du Sport
1035 rue De La Chevrotière
Québec
G1R 5A5

Madame la Ministre,

Les déclarations que vous venez de faire au sujet de la négociation entre le SPUQ, syndicat des professeurs de l’UQAM et l’administration locale sont, curieusement, presque une copie conforme des déclarations que faisait il y a 32 ans votre prédécesseur Jacques Yvan Morin sur le même sujet. Il suffit de les comparer, par exemple dans les archives de Radio-Canada (http://archives.radio-canada.ca/societe/syndicalisme/clips/16662/), pour s’en convaincre. Il faut, dites-vous tous les deux, séparer la négociation des « conditions de travail » des professeurs des considérations sur l’organisation de l’université. Or c’est là une mission impossible parce que la structure et le fonctionnement de l’université construisent les conditions de travail des professeurs et que l’université est impossible sans la contribution des professeurs dans toutes ses instances, dans tous ses rouages.

Votre déclaration, comme celle de votre prédécesseur, repose sur une compréhension bien incomplète, sinon carrément erronée, de ce qu’est le travail du professeur d’université. Permettez que nous nous y attardions.

On s’entend généralement pour dire que la tâche des professeurs d’université comporte trois volets, l’enseignement, la recherche et le service à la collectivité. Mais c’est plus compliqué que ça.

Oui, le professeur est un enseignant. Et il donne en général six heures de cours par semaine, ce qui peut sembler peu. Mais les groupes auxquels il donne ses cours peuvent être jusqu’à dix fois plus grands que ceux des écoles primaires, secondaires, voire des CÉGEPS — avec, on l’imagine, la charge qui en découle, par exemple en termes de correction et de suivi. Le professeur ne se contente pas de «donner» des cours pensés et construits par d’autres. Il doit concevoir lui-même le contenu de ses cours, car il n’y a pas au niveau universitaire de manuel ou de guide qui le fasse. Ces cours pointus doivent être mis à jour chaque année pour tenir compte des avancées du savoir, ce qui implique recherche et lectures abondantes, surtout dans les cours plus avancés, par exemple à la maîtrise et au doctorat. Dans le cadre de son travail, le professeur rédige fréquemment des notes de cours, des cahiers de travaux pratiques ou même des manuels. Au niveau universitaire, on s’attend aussi à ce qu’il soit à la fine pointe de la technologie éducative, utilisant sites Web, courriels et projections PowerPoint. Il est enseignant, mais aussi concepteur de cours et auteur de matériel académique.

Oui, le professeur est un chercheur. Mais il ne peut pas se limiter à exécuter des travaux de recherche sous une direction quelconque. Il doit définir lui-même un champ de recherche pertinent, et cela implique un constant travail de suivi de la littérature scientifique dans son domaine. Il doit construire des projets de recherche et définir des méthodes de travail pertinentes, prévoir les équipements et les services requis, les personnels impliqués, un budget détaillé. Ces projets seront évalués par des comités internes avant d’être soumis à des organismes subventionnaires gouvernementaux ou autres. Ceux-ci évalueront de nouveau les projets et décideront d’accorder ou non des subventions. Si tout va bien, le processus de recherche s’enclenche et le rôle du professeur est de procéder aux achats, à l’embauche des personnels, à la négociation des services, au suivi du travail des étudiants qui font leur maîtrise ou leur doctorat dans ce cadre, à la supervision des stagiaires, des techniciens, à la direction du travail. Si la recherche prend de l’ampleur, elle donnera lieu à la création d’un Groupe de recherche, d’un Centre de recherche, ou même d’une Chaire dont il faudra assumer la responsabilité. Quand la recherche progresse, il faut en faire rapport: le professeur se fait communicateur: il devra nécessairement prononcer des conférences dans des congrès scientifiques, écrire des rapports de recherche pour les organismes subventionnaires, des articles dans des périodiques scientifiques, souvent des chapitres de livres spécialisés, ou même des livres complets: on n’y échappe pas, c’est la loi du «publish or perish», qui veut que celui qui ne communique pas de façon satisfaisante se voit privé de moyens de recherche. Chercheur? Il faudrait plutôt dire que le professeur est un entrepreneur en recherche, avec toute l’autonomie, mais aussi les responsabilités que cela implique. Et si ce sont les professeurs qui font ce travail, c’est qu’il n’y a pas d’autre catégorie de personnel dans l’université qui a les compétences requises pour le faire.

Et le professeur est impliqué dans des activités de service à la collectivité. C’est sans doute la partie de sa tâche qui est la plus mal connue, même si elle occupe une partie importante du temps de travail. Il y a deux volets à ce domaine. D’une part, le professeur est impliqué dans la gestion interne de l’université. Dans son département, il participe aux réunions du corps professoral, qui a des responsabilités lourdes: choix des candidats aux postes de professeurs, répartition des tâches d’enseignement, évaluation des professeurs, répartition des ressources, modification de cours existants et développement de nouveaux; cela ira pour certains jusqu’à assumer la tâche de directeur de département. Le professeur est appelé à travailler avec les étudiants dans des Comités de programme qui définissent les contenus de programmes de cours et des enseignements. Dans sa Faculté, il peut être appelé à siéger au conseil qui voit à la coordination et au développement des activités de l’ensemble des Départements et Centres de recherche qu’elle regroupe. Plus globalement, le fonctionnement de l’université ne peut se faire sans la participation des professeurs à un nombre imposant de comités et certains seront appelés à siéger à la Commission des Études, au Conseil d’Administration. Mais le professeur est impliqué tout autant dans des activités qui se déroulent à l’extérieur de l’université. Ce peut être dans le cadre de programmes de formation sur mesure offerts à des groupes particuliers, ensemble de professionnels aussi bien que groupes communautaires. Ce peut être dans le cadre de la recherche: ce sont des professeurs qui dirigent et composent les comités éditoriaux des périodiques scientifiques, qui y évaluent, acceptent, ou refusent les articles soumis par des collègues, qui font le travail éditorial. Ce sont encore des professeurs qui planifient et organisent les congrès scientifiques, avec tout le travail de préparation que cela implique, tant en ce qui touche l’organisation matérielle que scientifique avec l’évaluation (encore!) et la sélection des conférences, la publication des comptes rendus. Et l’on attend des professeurs qu’ils donnent des conférences publiques, qu’ils fassent partie de groupes de travail, de comités d’experts, qu’ils donnent à l’occasion des entrevues dans les médias, qu’ils participent au fonctionnement des associations scientifiques au niveau local, national et même international, parce que ces associations jouent un rôle primordial dans le développement de la science, sa promotion, dans la diffusion du savoir.

On le voit, les conditions de travail des professeurs incluent toutes les instances, l’organisation et le fonctionnement de l’université impliquent nécessairement la participation des professeurs à tous les niveaux : on ne peut pas les séparer. Le réseau de l’Université du Québec a été voulu, conçu et s’est consolidé dans un modèle de participation démocratique des professeurs et des étudiants à la gestion de l’institution. Et ça fonctionne. Au milieu des années 70, le gouvernement du Québec, les administrateurs du siège social de l’Université du Québec et de l’UQAM ont voulu, dans le cadre de ce qui a reçu le nom de «Réforme Després» (du nom du président de l’UQ à l’époque), remettre ce modèle en question. Ce projet a été rejeté massivement, non seulement à l’UQAM — on l’oublie trop souvent —, mais bien dans toutes les constituantes de l’Université du Québec. Ce rejet, on l’a trop vite oublié, a entraîné la démission du Président Després et du Recteur Brossard de l’UQAM. La convention collective issue de la coûteuse grève de l’UQAM en 76-77 a permis de consolider le fonctionnement démocratique de l’UQAM, avec l’implication des professeurs dans tous les volets de l’Université. Ça marche. Pourquoi faut-il, 32 ans plus tard, recommencer le processus? Personne ne peut démontrer sérieusement que l’implication des professeurs dans les structures et le fonctionnement de l’UQAM est dysfonctionnelle. Combien de fois faudra-t-il rappeler que ce sont entre autres les professeurs siégeant au Conseil d’administration de l’UQAM qui sont intervenus pour mettre en garde contre les dérapages immobiliers?

Les conditions de travail des professeurs sont tissées serré dans toutes les structures de l’institution; l’implication des professeurs dans tous les rouages de l’université est nécessaire, elle est efficace. Pourquoi faudrait-il la remettre en question? Dans le cadre de la négociation présente, les professeurs n’en demandent pas de changement significatif. Leur action est toute tendue vers le trop évident besoin de rattrapage de l’UQAM en matière de ressources professorales. La valse des centaines de millions qu’on destine au béton des autoroutes, au Casino de Montréal, voire au rachat du club de hockey Canadien nous laisse perplexes, face à un gouvernement qui nous affirme effrontément faire de l’éducation une priorité. Ce sont des millions qu’il faut pour l’UQAM, Madame la Ministre, pas des discussions sur la gouvernance ou des comités sur la tâche. Où sont vos priorités?

Nous osons croire, Madame la Ministre, que vous accorderez toute l’attention requise à notre point de vue et interviendrez pour que soient offertes à l’UQAM les ressources dont elle a besoin pour mener à bien sa mission.

Agréez nos salutations cordiales,

Luc Desnoyers, ergonome, professeur associé et retraité, Département des sciences biologiques, UQAM

Les collègues qui suivent ont endossé par courriel le contenu de cette lettre :

Diane Berthelette, professeure au Département d’organisation et de ressources humaines, ex membre du Conseil d’administration de l’UQAM
Bernard Élie, professeur associé et retraité, Département des sciences économiques
Jules Duchastel, professeur de sociologie depuis 36 ans
Georges Lebel, professeur en sciences juridiques depuis 37 ans
Louis Gill, professeur retraité du Département de sciences économiques
Luc-Alain Giraldeau, directeur du Département des sciences biologiques
Louis Rousseau, professeur au Département de sciences des religions depuis 40 ans
Jean-Marc Piotte, professeur émérite du Département de science politique

Lettre ouverte aux députés de l’Assemblée nationale ayant étudié ou travaillé à l’UQAM

Montréal, le 16 avril 2009

Mesdames, Messieurs,

Les professeurs en grève de l’UQAM sont sans contrat de travail depuis mai 2007 et demandent le règlement de leur convention collective. Avec un nombre insuffisant de professeurs pour ses 40 000 étudiants, le pire ratio de toutes les universités québécoises, les professeurs de l’UQAM revendiquent l’embauche de 300 nouveaux collègues pour mieux contribuer à la formation des étudiants aux trois cycles et pour accroître la recherche. Avec des salaires de 10 % inférieurs à la moyenne nationale (sans parler de l’écart avec la moyenne des universités montréalaises), les professeurs de l’UQAM, au même titre que leurs collègues des autres universités, s’acquittent de tâches exigeantes en enseignement, en recherche et en service aux collectivités. Les professeurs de l’UQAM ont fait le choix de cette institution pour embrasser sa mission de démocratisation et d’accessibilité, mais aussi pour contribuer à la gestion collégiale qui fait sa spécificité et qu’ils souhaitent défendre.

Or, la direction de l’UQAM, sous la tutelle implicite du Ministère de l’Éducation, n’a soumis à ce jour aucune offre complète en vue d’un règlement. Ce ministère fait la sourde oreille aux revendications du corps professoral et s’entête à maintenir les professeurs et les étudiants de l’UQAM dans les pires conditions de travail et d’études universitaires au Québec et à les pénaliser pour les dérives immobilières dont ils ne sont aucunement responsables. Le comble: il menace de recourir à une loi spéciale pour forcer le retour au travail. Imposer le silence à des professeurs d’université par le recours à une telle loi ne constituerait en aucune manière une prise de responsabilités vis-à-vis de l’éducation mais, au contraire, contreviendrait à la mission de l’université dont le Ministère se dit le garant.

Les infrastructures du savoir

La direction de l’UQAM et le MÉLS s’entendent pour dire que les demandes des professeurs sont raisonnables et justifiées mais qu’il n’y a plus d’argent dans les coffres de l’État. Soit. Pendant ce temps, on apprend que nos collègues des autres universités (à l’ÉNAP et à Concordia par exemple) viennent d’obtenir des augmentations salariales substantielles (autour de 14 %) creusant ainsi davantage l’écart salarial avec les professeurs de l’UQAM. L’heure est aux investissements : le gouvernement s’apprête à investir 300 M $ dans la rénovation du casino et 43 G $ dans de grands chantiers. Puisque l’investissement dans les infrastructures est prioritaire, il est tout aussi impératif de soutenir les infrastructures du savoir. Les universités créent de l’emploi et forment une force de travail qui sait s’adapter aux transformations que subit actuellement l’économie, participant ainsi pleinement au développement et à la prospérité de la société québécoise.

Bien au-delà de la question des salaires et des conditions de travail des professeurs, la grève à l’UQAM concerne plusieurs dizaines de milliers de personnes, fières de participer à la vitalité et au rayonnement de l’UQAM. Professeurs, étudiants, employés-étudiants, employés de soutien, chargés de cours et diplômés: toute la communauté uqamienne se mobilise pour exiger du gouvernement un réinvestissement massif à l’UQAM afin d’enrayer le sous-financement chronique dont elle souffre depuis de trop nombreuses années.

Députés de l’Assemblée nationale qui avez choisi l’Université du Québec à Montréal, nous vous demandons de démontrer votre allégeance en prenant position pour l’UQAM. Vous avez le pouvoir de défendre et d’appuyer à l’Assemblée nationale les revendications des professeurs de l’UQAM et d’exiger de régler, une fois pour toutes, son problème de sous-financement. Nous vous enjoignons de le faire, pour le présent et l’avenir de la société québécoise.

Yves Bergeron, Peggy Davis, Annie Gérin, Dominic Hardy, Connie Isenberg-Grzeda, Joanne Lalonde, Louis Martin, Vincent Lavoie, Thérèse St-Gelais, professeurs à l’UQAM.

cc.

M. Stéphane BERGERON, député de Verchères (Parti québécois), Vice-président de la Commission de l’économie et du travail, Porte-parole de l’opposition officielle en matière de transports;

M. Daniel BERNARD, Député  de Rouyn-Noranda-Témiscamingue (Parti libéral du Québec), Président de séance, Adjoint parlementaire au ministre des Ressources naturelles et de la Faune;

M. Pascal BÉRUBÉ, Député de Matane (Parti québécois), Porte-parole de l’opposition officielle en matière de loisir et de sport, Président de séance;

Mme Marguerite BLAIS, Députée de Saint-Henri-Sainte-Anne (Parti libéral du Québec), Ministre responsable des Aînés;

M. Camil BOUCHARD, Député de Vachon (Parti québécois), Vice-président de la Commission des affaires sociales, Porte-parole de l’opposition officielle en matière de relations avec les Premières Nations, Porte-parole de l’opposition officielle en matière d’immigration et de communautés culturelles;

M. Etienne-Alexis BOUCHER, Député de Johnson (Parti québécois);

M. Benoit CHARRETTE, Député de Deux-Montagnes (Parti québécois);

M. Claude COUSINEAU, Député de Bertrand (Parti québécois), Vice-président de la Commission des finances publiques, Porte-parole de l’opposition officielle en matière d’affaires municipales;

M. Emmanuel DUBOURG, Député de Viau (Parti libéral du Québec), Adjoint parlementaire au ministre des Finances;

M. René GAUVREAU, Député de Groulx (Parti québécois), Porte-parole de l’opposition officielle en matière de protection de la jeunesse;

Mme Nicole LÉGER, Députée de Pointe-aux-Trembles (Parti québécois), Whip en chef de l’opposition officielle;

M. Martin LEMAY, Député de Sainte-Marie-Saint-Jacques (Parti québécois), Président du caucus de l’opposition officielle, Porte-parole de l’opposition officielle pour la Métropole;

M. Pierre MARSAN, Député de Robert-Baldwin (Parti libéral du Québec), Président de la Commission de l’éducation;

M. Scott McKAY, Député de L’Assomption (Parti québécois), Porte-parole de l’opposition officielle en matière de développement durable et d’environnement;

Mme Carole POIRIER, Députée d’Hochelaga-Maisonneuve (Parti québécois), Porte-parole de l’opposition officielle en matière d’habitation, de logement social et de condition féminine;

M. Gilles ROBERT, Député de Prévost, (Parti québécois);

M. Tony TOMASSI, Député de LaFontaine (Parti libéral du Québec), Ministre de la Famille;

M. Mathieu TRAVERSY, Député de Terrebonne (Parti québécois).

UQAM at 40: A view from the (strike) front

[N.D.L.R.: Cette lettre a été soumise au journal The Gazette le 16 avril 2009]

I write today as one of some 950 striking UQAM professors. We’re one of the two groups alluded to a month ago by Gazette columnist Henry Aubin who wrote on March 14 (« Some public-sector unions are living in a dream world »): « It must be wonderful to be a Montreal cop. Or a professor at the Université de Québec à Montréal. Many people in both occupations evidently bask in the pleasant sense of being special – of being too meritorious to be affected by the financial woes afflicting this city and the rest of the world. » In today’s edition of the Gazette (April 16), a brief factual piece about Friday’s march offers the image of a jolly outing, and summarily restates the barest information about the strike — reinforcing the deprecating image fostered by Mr Aubin. No serious comment has appeared in The Gazette to date.

Since Mr Aubin’s article appeared, the police force has abandoned its months-old pressure tactics (many of us miss the red caps) with an agreement to enter arbitration. But at UQAM, the strike then at its inception has stretched out to now enter its seventh week. In fact, it has been 23 months since UQAM professors delivered a written proposal in order to begin negotiations on a collective agreement that expired on May 31, 2007. To this day there has yet to be a single written and complete response to come to light from the joint UQAM administration-government negotiating team — which has only finally come to the bargaining table in the past few weeks as a result of the strike.

And contrary to the assertion that repeatedly emerges in The Gazette, the strikes are not « sporadic ». After an initial two weeks of rotating strike days, UQAM professors have been out continuously since March 16, and have repeatedly voted massively to renew the strike mandate by over 90 %, most recently until April 24. We have been active not only in picketing and marching, but also in a wide range of education activities to raise awareness about UQAM’s role in the fabric of Montreal. This is a cause that has the support of over 30,000 UQAM students and every major faculty union in Quebec. And yet, when we speak to English-language colleagues or acquaintances in Montreal, they have no idea that the strike is even taking place, let alone that it has become the test case for Ministry of Education efforts to interfere with the governance of all Quebec universities.

Much misinformation — or information that is seriously incomplete in the English-language press — has circulated around the UQAM conflict, the impact of whose outcome is going to be profoundly felt in the whole education sector, whether French or English. In this respect the Gazette’s relative lack of coverage or informed comment has done a disservice to its readers, who are unaware of the very real issues involved in this strike. One thing is sure, the conflict has a scope that goes well beyond the easy dismissal offered by Mr Aubin. It’s the very vision of accessible education in Québec society that’s at stake.

Since 1969, UQAM has profoundly affected the lives of hundreds of thousands of women and men from Montreal, from throughout Québec, across Canada and around the world through its vision of accessibility to the finest in teaching and research in every field of enquiry, across management studies, the humanities and the sciences. To this day, many of UQAM students are the first in their families to undertake a journey in post-CEGEP education. UQAM’s vision is much like Concordia’s in this respect. It’s a vision made possible by the achievements of the Quiet Revolution. As a first-generation anglophone Québécois who received a French education at the primary, secondary and CEGEP levels before going on to study at Concordia, and who thereby benefited from the championing of egalitarian education in this society that is one of the great gifts of the Quiet Revolution, I consider it an honour to be able to serve the cause of accessible education at UQAM.

On April 9th, UQAM celebrated its 40th anniversary. Professors, students, support staff, sessional instructors and community representatives gathered together to symbolically renew the institution’s charter and to celebrate its achievements. Sadly absent from the recent celebrations were any of UQAM’s administration team, who are utterly caught between what many of them have conceded to be the justified demands of the professors, and the vengeful position of a government embarrassed by its role in the Voyageur Island fiasco. UQAM professors, like the rest of the UQAM community loudly objected to the PPP projects that led to the Voyageur debacle, which in turn led the government to place our university in trusteeship, and to now use its vulnerable position in an attempt to dismantle the achievements of the last 40 years.

UQAM professors seek conditions that defend these achievements by enabling us to attract the best of new colleagues to join in our outstanding record of teaching and scholarship. We’re seeking wage parity with the rest of the Université du Québec network, even while our Concordia colleagues, already well ahead of this network like those of McGill and the Université de Montréal, have just won substantial wage increases. More importantly, we’re seeking the creation of 300 new full-time positions to make up for the chronic underfunding that has reduced our numbers for many years, with resulting impact on class sizes, at the very juncture where we can expect a huge increase in student attendance in the next decade — given the present state of the economy. It just makes sense to have the qualified staff in sufficient numbers ready to meet the challenge. Effectively, UQAM professors are asking the Liberal government to be coherent with its programme of massive reinvestment in this economy — to wit, $ 300 million for the renovation of the Casino and $43 billion for new infrastructure projects — by investing also in the infrastructure of knowledge, research and critical thinking that trains today’s and tomorrow’s workforce.

The Minister for Education, Leisure and Sports, Michèle Courchesne, celebrated UQAM’s 40th anniversary by stating on the same day that the government would introduce legislation to force UQAM professors to return to work in the absence of any agreement before April 21. Acting as both negotiator and legislative judge, the minister reminds us of the very Dupplesist formulas that worked so efficiently for so long to keep social progress in check in this society. The belittling of these aims by English-language media in the 1950s remains a stain on the history of our community; Mr Aubin’s comments, and the Gazette’s sparse coverage, only serve to renew the spectre of collusion between English-language institutions and a political class that increasingly resorts to the suppression of fundamental rights of labour practice and of freedom of expression. As a professor devoted to the cause of accessibility to the finest education, I ask the Gazette to support the aims of UQAM’s professors and to call on the Québec government to honour principles of justice and fairness in its stewardship of our educational institutions. In turn this will guarantee that the society that emerges from the present economic crisis will be vibrant, because it will continue to fully enjoy the rights and freedoms won by the Quiet Revolution for all Québécois.

Yours sincerely

Dominic Hardy, professeur
Département d’histoire de l’art

Lettre à Raymond Bachand

Outremont, le 17 avril 2009

L’Honorable Raymond Bachand
Député d’Outremont
Ministre des Finances,
Ministre du Développement économique, de l’Innovation et de l’Exportation
5450, ch. De la Côte-des-Neiges, bureau 115
Montréal (Québec) H3T 1Y6

Objet : situation de crise à l’Université du Québec à Montréal (UQAM)

Monsieur,

Nous vous écrivons en tant que citoyennes, citoyens de votre circonscription et professeures, professeurs à l’UQAM. Nous sommes extrêmement préoccupés par la crise dans laquelle est plongée notre université. Nous vous demandons de faire entendre notre voix au sein du caucus du Parti Libéral et du Conseil des ministres.

Comme vous le savez, les professeurs de l’UQAM sont en grève depuis bientôt sept semaines.  Pourquoi la grève ? Nous sommes en grève pour que la direction de l’UQAM négocie de bonne foi le renouvellement de notre convention collective échue depuis mai 2007. Deux revendications se détachent : la nécessaire embauche de plusieurs centaines de professeurs et l’équité salariale avec les autres universités québécoises. Ces deux revendications concernent directement la capacité de l’UQAM de mener à bien sa mission et son développement à venir.

On le sait, le problème de fond est le sous-financement chronique de notre université. En effet, les règles de financement des universités québécoises défavorisent systématiquement une institution comme l’UQAM, une université publique, francophone, populaire, et laïque. Ce sous-financement, reconnu dans le Rapport du comité d’experts indépendants (rapport Gendreau), a notamment eu pour conséquence un déficit de près du tiers de son corps professoral, qui est actuellement d’environ mille professeur-e-s et maîtres de langue pour une population de plus de 40 000 étudiants. Nous croyons que dans une période de crise, c’est une sage décision que d’investir dans le savoir, par la création d’emploi en enseignement supérieur et en recherche.

Le désastre de l’îlot Voyageur, auquel il faut encore trouver une véritable solution puisque l’UQAM a toujours besoin d’espace et que le Centre-ville n’a pas besoin d’un immeuble déserté, n’est en fait qu’un des symptômes du problème de sous-financement chronique. La communauté universitaire ne devrait pas porter l’odieux des dépassements budgétaires des dernières années, d’autant plus que les professeurs et les étudiants se sont toujours opposés publiquement à ces projets qu’ils jugeaient inappropriés.

En dépit de ce désavantage structurel, l’UQAM depuis plus de 40 ans rayonne sur les plans de l’enseignement, de la recherche et du service aux collectivités. Elle a formé plus de 250 000 diplômés, et a constamment fait la preuve de son excellence. Elle a contribué de manière originale et dynamique au développement social et économique de son milieu, et ses professeurs jouissent d’une reconnaissance internationale. Son avenir est menacé, et il faut réagir.

Nous réitérons notre demande de vous rencontrer en personne pour discuter de manière plus approfondie de la crise de l’UQAM et des solutions à y apporter. Pourquoi nous adresser à vous? Parce le gouvernement est de facto impliqué directement dans la négociation par la présence de monsieur Gilles Charland qui a été affecté à la négociation par le gouvernement. Parce que votre ministère est responsable de la promotion de la recherche au Québec. Parce que l’UQAM doit continuer à contribuer au développement économique, social et culturel de la métropole, et parce que vous pouvez avoir une influence sur la position que prendra le gouvernement du Québec dans les jours qui viennent. Vous êtes notre député et nous sollicitons votre appui afin de débloquer les fonds nécessaires à la conclusion d’un règlement négocié en faveur de notre institution et de sa mission qui sert l’ensemble de la société québécoise.

Veuillez accepter nos salutations distinguées.

Les signataires :

Yves BAUDOUIN, Professeur, Directeur du département de géographie.
Stéphanie BERNSTEIN, Professeure, Département des sciences juridiques.
Mathieu BOISVERT, Professeur, Département de sciences des religions.
Jean-Marie BOURJOLLY, Professeur, Département de Management et Technologie.
Louis BRUNET, Professeur, Directeur du département de psychologie.
Bonnie CAMPBELL, Professeure, Département de Science politique, Titulaire de la Chaire C. A. Poissant de recherche sur la gouvernance et l’aide au développement.
Debbie CARROLL, Professeure, Département de Musique, Concentration Musicothérapie.
Denis CHOUINARD, Professeur, École des médias.
Sylvie DÉPATIE, Professeur, Département d’histoire.
Micheline DE SÈVE, Professeure en science politique et Directrice des études de maîtrise.
Edwidge DESJARDINS, Professeure,  Département d’éducation et pédagogie, Directrice du programme Développement de carrière.
André DESROSIERS, Professeur, École de design.
Jules DUCHASTEL, Professeur, Département de sociologie, Directeur de recherche, Chaire de recherche du Canada en Mondialisation, Citoyenneté et Démocratie.
Mehran EBRAHIMI, Professeur, Département de Management et Technologie, Directeur du Programme MBA-Recherche, Directeur du Groupe d’Étude en Management des Entreprises de l’Aéronautiques.
Josette FÉRAL, Professeure en théâtre, Directrice de l’École Supérieure de théâtre.
Michelle GARNEAU, Professeure, Département de géographie et membre régulière du GEOTOP.
Simon-Pierre GOURD, Professeur, création sonore et nouveaux médias, École des médias.
Nancy GUBERMAN, Professeure, École de Travail social, Directrice scientifique du Centre de recherche et d’expertise en gérontologie sociale.
Marie HAZAN, Professeure au Département de psychologie, Superviseur au Centre de services professionnel.
Fernando HITT, Professeur, Département de Mathématiques.
Louis JACOB, Professeur, Département de sociologie.
Maya JEGEN, Professeure, Département de science politique.
Louise JULIEN, Professeure au Département d’éducation et formation spécialisées.
Andre KURMANN, Professeur, Département des sciences économiques.
Micheline LABELLE, Professeure, Département de sociologie, Titulaire de la Chaire de recherche en immigration, ethnicité et citoyenneté.
Jacques LAJOIE, Professeur, Département de psychologie.
François LATRAVERSE, Professeur, Directeur des programmes d’études de cycles supérieurs, Département de philosophie.
Jean-Jacques LAVOIE, Professeur, Département des sciences des religions, ancien Directeur de la revue Frontières, Directeur des cycles supérieurs en sciences des religions et en études sur la mort à partir du premier juin 2009.
Isabelle LEHUU, Professeure, Département d’histoire, Directrice des programmes de premier cycle du Département d’histoire à compter du 1er juin 2009.
Lucie LEMONDE,  Professeure, Département des Sciences juridiques.
Hakim LOUNIS, Professeur, Département d’informatique.
Alex MACLEOD, Professeur, Département de science politique, Directeur du Centre d’études des politiques étrangères et de sécurité.
Philip MERRIGAN, Professeur, Département des Sciences économiques.
Piroska NAGY, Professeure, Département d’Histoire.
Michèle NEVERT, Professeure, Département d’études littéraires.
Marie Hélène NOISEUX, Professeure titulaire, Département de finance, Directrice du MBA pour cadres en services financiers.
Dan O’MEARA, Professeur, Département de Science politique.
Céline POISSON, Professeure, Directrice du DESS en design d’événements, École de design.
Denis ROUSSEAU, Professeur à l’École des arts visuels et médiatiques.
Mireille SABOYA, Professeure, Département de mathématiques.
Komlan SEDZRO, Professeur, Département de finance, Chercheur associé à la Chaire-Desjardins en gestion de produits dérivés.
Britta STARCKE, Maître de langue, École de langues.
Jacob A. SUISSA, Professeur, École de travail social.
Nancy THEDE, Professeure, Département de Science politique, Titulaire de la Chaire Nycole Turmel sur les espaces publics et les innovations politiques.
Christine THOËR, Professeure, Département de communication sociale et publique, Directrice intérimaire du Groupe de recherche Médias et santé.
Mona TRUDEL, Professeure, École des arts visuels et médiatiques.
Marie-France TURCOTTE, Professeure, Département de Stratégie et Responsabilité sociale et environnementale, Chercheure principale à la Chaire de responsabilité sociale et environnementale, Co-directrice du Réseau Entreprise et Développement durable.
Alain VOIZARD, Professeur, Directeur du Département de philosophie entre 2002 et 2008.
Brigitte VOYER, Professeure, Département d’Éducation et formation spécialisées, Directrice des programmes d’éducation et formation des adultes.
Juan M. WOOD, Professeur, Département d’éducation et pédagogie, Directeur du programme de Maîtrise en éducation.

Le piège salarial. L’université, les professeurs et la justice sociale

Depuis le début de la grève des professeurs de l’UQAM, la demande d’une augmentation salariale de 11,6% sur trois ans est le plus souvent présentée comme le cœur du conflit, avec la revendication de la création de 300 nouveaux postes. S’il s’agit là d’une vision très réductrice des enjeux de ce conflit, il faut bien reconnaître que la rhétorique syndicale, sur la question des salaires, s’inscrit tellement bien dans la logique dominante qu’elle peut très aisément être répercutée dans l’espace médiatique, au détriment d’autres enjeux beaucoup plus fondamentaux dont il est très peu question. Le problème n’est pourtant aucunement réductible à une affaire de rhétorique : il pose d’abord une question de justice sociale. La question salariale est en effet de nature politique : elle doit à ce titre être resituée dans le contexte plus large de l’actuelle attaque néolibérale contre la prise en charge politique du devenir du monde. Or ceci, certains l’oublient un peu rapidement, donne parfois lieu à des positions qui, même animées des meilleures intentions, me semblent inacceptables.

Ainsi, dans un texte intitulé «Transfert des dons à la Fondation de l’UQAM vers d’autres fondations à titre de moyen de pression» (publié le 9 avril sur le site http://www.spuqengreve.wordpress.com), on peut lire que «lors d’activités de piquetage dans la rue, plusieurs collègues ont pu prendre conscience de la pauvreté et de l’itinérance». On reste d’abord pantois devant une telle affirmation : comment un professeur d’une université se targuant d’être populaire — et sise de surcroît dans un milieu où l’on côtoie quotidiennement la misère — peut-il ignorer cette misère avant de faire lui-même le trottoir? C’est pour le moins étonnant… Mais la gêne ne s’arrête pas là et se transforme rapidement en indignation quand le texte ajoute que les organismes recevant des cotisations initialement versées à la Fondation «doivent en retour écrire une lettre, pouvant être diffusée dans les médias, avisant avoir reçu le don de charité, une brève description de leur mission et leurs besoins de financement». Le don, transformé par l’alchimie médiatique en caisse de résonnance des revendications d’une université «populaire», rappelle alors certaines pratiques de charité, au Moyen Age, alors que les pauvres ayant bénéficié de la «bonté» de certains «gens de biens» devaient en retour prier pour le salut de leur âme. La simonie postmoderne, dans la version ici proposée, offre tout cela, avec une prime: un reçu pour fin d’impôt! La bonne conscience s’achète encore à bon prix, celui du cynisme d’une propagande qui semble tromper même les «bienfaiteurs», comme le suggèrent les paroles d’un collègue donateur cité dans ce texte: «Ce geste démontre que nous sommes conscients des divers besoins de la société et [que] nous contribuons tous à bâtir un monde meilleur. J’espère vivement que d’autres collègues suivront aussi dans cette voie après le règlement de la convention collective tout en rétablissant leur cotisation à la Fondation de l’UQAM».

Rémunération et reconnaissance sociale
Triste anecdote sans lien avec nos revendications salariales? Pourtant, alors que nous lançons haut et fort des appels à la solidarité depuis plusieurs semaines, une telle façon de penser la construction d’un «monde meilleur», en découplant la solidarité de sa dimension politique, fait écho, implicitement, à nos revendications salariales et à la manière dont nous justifions celles-ci. Arguant d’un retard par rapport à nos collègues des autres universités québécoises, nous évoquons la logique de marché pour justifier un rattrapage salarial qui serait d’autant plus nécessaire qu’il constituerait la condition sine qua non pour assurer le recrutement des meilleurs candidats pour les nouveaux postes que nous réclamons. Un tel discours nous place de plain-pied dans la logique néolibérale : elle justifie les hausses de salaire pour les mieux nantis, qu’il faudrait toujours rémunérer davantage afin d’éviter de les perdre sur un marché du travail où les «ressources humaines» (sic) les plus qualifiées, en nombre limité et en compétition entre elles, seraient par définition toujours attirées vers un ailleurs meilleur — lire «plus payant». Cette même logique légitime en retour le mouvement en sens inverse des salariés au bas de l’échelle (sans parler de ceux qui ne touchent aucun salaire), réduits en un agrégat d’atomes individuels anonymes dont la force de travail, comme disait Marx (qu’il n’est pas interdit d’évoquer encore aujourd’hui!), serait aisément interchangeable. S’agit-il dès lors de prôner la «simplicité volontaire» (ce qui serait franchement insultant de la part de gens dont le revenu individuel moyen se situe au-dessus de 80 000 $, ce qui laisse derrière eux plus de 90 % des salariés…) ou l’«appauvrissement»? Certainement pas! Entre l’appauvrissement et la participation à une logique d’ascension salariale fondée sur un rapport marchand à la réalité, il y a beaucoup d’espace à explorer, y compris, et peut-être d’abord, pour la réflexion. Une réflexion à laquelle on s’attendrait d’autant plus que nous, professeurs et professeures de l’UQAM, aimons à rappeler notre sensibilité toute particulière aux rapports de l’université à la «cité». À moins de réduire la cité à une abstraction statistique délétère, la question salariale ne peut être tranchée par l’invocation incantatoire du marché : elle exige d’être pensée de concert avec celle, plus large, de la répartition sociale de la richesse. Il y a ainsi une dimension symbolique capitale autour de la rémunération qui ne peut être réduite à la pseudoreconnaissance sociale de notre profession dont témoignerait l’acceptation de nos demandes salariales.

Personnellement, je n’attends nulle reconnaissance de la part des fossoyeurs de la culture et de l’université, et le respect auquel j’aspire est à double visage: le respect, par moi en tant que professeur d’université, de mes responsabilités à l’égard du monde dans lequel je vis; le respect, en retour, par mon institution (qui comprend autant mes collègues que la direction), des finalités historiques qui sont siennes. Celles-ci supposent de garder vivante une idée de la société irréductible à des mécanismes abstraits qu’on aime revêtir d’un caractère «objectif», pour y entendre avant tout le marché, incluant le marché du travail… La reconnaissance de notre travail, en tant qu’intellectuels, renvoie donc d’abord au partage d’un idéal d’appréhension réfléchie et critique de la réalité, idéal à l’aune duquel nous pouvons reconnaître le travail de nos collègues. À l’opposé de la figure de l’«expert», il ne s’agit pas pour le professeur d’informer et de contribuer à mettre en forme le monde depuis une position extérieure à lui: le professeur agit au cœur du monde, et l’on ne peut à ce titre dissocier l’enseignement et la recherche. La relation à l’étudiant constitue l’épine dorsale du travail du professeur: la recherche ne prend elle-même son sens que dans l’acte d’une transmission qui doit constamment viser à nourrir la capacité de l’étudiant à entrer dans un rapport critique au monde — y compris à ce qui lui est transmis. Ce «contrat pédagogique» a bien sûr des conséquences politiques, au sens le plus fort du terme: il nourrit une réflexion commune — dépassant largement le cercle des «experts» — non seulement quant aux voies à emprunter pour la construction d’un monde «meilleur», mais aussi, et peut-être surtout, quant à un horizon sociétal, voire civilisationnel, auquel nous pourrions collectivement aspirer. Si cet idéal s’étiole, la reconnaissance du «professeur» devient factice et inscrit simplement celui-ci dans une catégorie d’emploi l’assimilant à un prestataire d’un type particulier de service.

Les salaires à la remorque de la recherche
Une réflexion sur la rémunération des professeurs paraît d’autant plus urgente qu’elle recoupe désormais largement celle des transformations fondamentales que subissent les universités. Dans la spirale d’un ajustement sans fin — à la hausse — des salaires, la question des subventions de recherche apparaît en effet de plus en plus importante. Alors que les subventions de recherche croissent de façon importante dans les universités québécoises depuis quinze ou vingt ans, le financement sans condition accordé aux universités diminue. Nous en connaissons tous les conséquences pratiques: des groupes de plus en plus grands, des budgets de photocopie et autres services de plus en plus rachitiques, au point où nous devons souvent payer nous-mêmes pour effectuer certaines tâches — à moins, bien sûr, d’affecter à celles-ci des sommes reçues en subventions de recherche, illustration au quotidien de l’effet pervers du «mal-financement», plutôt que du sous-financement, des universités. Si nous sommes prompts à dénoncer la marchandisation de l’université, notre colère est cependant beaucoup plus réservée face à la transformation de certains d’entre nous en patrons de PME subventionnées… L’autonomie de l’université – sa capacité à baliser elle-même l’objet de sa réflexion et les modalités de son insertion dans la cité — se voit crucifiée, dans cette dynamique, sur l’autel d’une logique où la « recherche de l’excellence » se traduit par un assujettissement croissant de l’université à des finalités mercantiles de croissance économique — quitte à financer, dans les marges, des recherches favorisant une «gestion efficace» des «dommages collatéraux» de cette dynamique. La récente décision du gouvernement fédéral d’augmenter les bourses d’études du CRSH (Conseil de recherches en sciences humaines du Canada) en ciblant «les diplômes liés aux affaires» est à cet égard on ne peut plus symptomatique.

Or l’importance des subventions de recherche reçues par une université apparaît précisément comme l’ultime marque de son excellence, justifiant une «distinction» sur le plan salarial. Sur le «marché des universités», les meilleures seraient donc celles qui carburent le plus à une logique de financement érodant lentement mais sûrement la capacité de l’institution à définir elle-même ses orientations. Et, bien sûr, enseigner dans les meilleures universités justifierait les meilleurs salaires pour les professeurs… Ainsi, à l’Université de Montréal, à laquelle les professeurs des autres universités québécoises se comparent aujourd’hui, le SGPUM demande actuellement une augmentation salariale de 13% sur trois ans pour avoir des salaires «compétitifs par rapport au marché de référence dans lequel les professeurs ont positionné historiquement l’université, soit le G10» (les 10 plus grandes universités canadiennes; voir le document de synthèse pour la négociation d’une nouvelle convention collective sur le site internet du SGPUM). Mais cela ne s’arrête pas là: c’est le G3 qui est maintenant clairement dans la mire de nos collègues. Pourquoi donc? «En 2006, selon le plus récent palmarès Re$earch Infosource, l’institution francophone arrivait encore une fois en tête de toutes les universités québécoises pour ce qui est du volume des revenus de recherche, tandis qu’elle occupait le deuxième rang au Canada, après l’Université de Toronto» (voir document cité).

C’est donc dire que le moteur des hausses salariales demandées épouse de plus en plus une logique que plusieurs parmi nous réprouvons parce qu’elle travestit la finalité de l’université, qu’on ne peut, sans la dénaturer complètement, inféoder à des impératifs technicoéconomiques. Il y a là une inconséquence d’autant plus néfaste que nos demandes salariales voilent massivement, dans l’espace public, des revendications par ailleurs capitales et légitimes dont celle, au premier chef, de l’embauche de 300 nouveaux professeurs (pour autant que ces postes ne viennent pas simplement nourrir une lourdeur bureaucratique capable, à l’UQAM comme ailleurs, de perdre la mission de l’université dans les méandres d’une instrumentalité sans fin). Tout cela sans même parler de l’incontournable résistance à opposer aux velléités de moins en moins cachées du gouvernement d’adapter la tâche des professeurs à la logique de la recherche subventionnée. C’est là un enjeu primordial pour l’avenir de l’ensemble des universités, et davantage encore pour l’UQAM, moins financée que les universités dites «traditionnelles» à cause du poids plus important qu’occupent en son sein les sciences humaines.

Repenser la limite
Alors, de nouveau, faudrait-il prêcher l’appauvrissement ou la simplicité volontaire? Il n’y a pas de réponse économique juste à apporter à cette question. Plus précisément: il ne peut y avoir qu’une réponse politique s’appuyant, au bout du compte, sur la common decency, pour reprendre une expression de George Orwell. Certes, les contours de celle-ci sont par définition flous : ils ne peuvent donc s’appuyer sur quelque raison statistique et exigent de replacer l’enjeu salarial dans le contexte d’une réflexion sur la justice distributive, tissée dans la chair de l’histoire. Dans cette optique, le maintien du salaire réel perçu à l’échéance de la convention collective (31 mai 2007) paraîtrait raisonnable, ce qui signifierait une hausse correspondant à l’indexation au coût de la vie pour chaque année de la nouvelle convention. La part de la richesse collective attribuée aux professeurs serait ainsi maintenue, tout en évitant une ponction supplémentaire sur celle des moins privilégiés. De plus, cela dégagerait plus d’argent pour de nouveaux engagements et donnerait une consistance concrète, pratique, à une idée que plusieurs d’entre nous partageons, du moins en théorie: il est en effet urgent de repenser, à tous égards, l’idée de limite, afin qu’elle puisse retrouver sa légitimité dans notre monde et empêcher l’implosion de celui-ci. S’il est essentiel d’opposer un refus à l’ordre global qui se construit sous nos yeux, ce refus ne peut être un refus de toutes limites: il doit aussi être un refus de participer à un mouvement qui, par sa logique même, ignore jusqu’à l’idée de limite. C’est à cette condition seulement que la solidarité, que nous appelons tous de nos vœux, pourra être à la hauteur de ce dont elle se revendique.

Jean Pichette, professeur
École des médias