La grève à l’UQAM. La communauté retrouvée

Si une grève syndicale est une voie de contestation et de revendication, il n’en reste pas moins qu’elle construit un espace symbolique qui renforce les liens dans la communauté et accroît la puissance d’agir de chacun de ses membres. La grève devient parfois une alternative à une forme de vie qui s’impose. Des exemples aussi célèbres que les grèves d’Asbestos de 1949 et des réalisateurs de Radio-Canada de 1958-1959 nous viennent évidemment à l’esprit.

La confiance préalable

L’expérience de la grève exige une confiance préalable: une confiance fondée sur soi et dans le monde; une confiance dans l’avenir que rendent possible les valeurs auxquelles croient les profs qui débrayent. Or, comment savoir ce que sera l’avenir? La grève n’est pas sans risques, puisque cet avenir reste grandement indéterminé (surgissement dans l’actualité d’événements naturels, sociaux et politiques, essoufflement du mouvement, loi spéciale, etc.). Mais parce qu’elles sont partagées, les valeurs auxquelles nous croyons évoquent et convoquent des possibles qui dépassent les limites du réel.

C’est dans le partage de ces valeurs que l’action devient possible. Cette dernière prend son sens dans l’augmentation des puissances individuelles d’agir. Et c’est la raison pour laquelle, avant tout règlement (au moment de la signature d’une nouvelle convention collective), il y a une première convention qui nous réunit, celle par laquelle se forme la communauté d’interprétation et d’action capable de transformer le réel – d’abord autour de soi, puis très vite à l’échelle de l’université, et bientôt à la grandeur de toute la société. Mais quelles sont ces valeurs auxquelles nous croyons? Quelles sont celles auxquelles nous faisons confiance et qui augmentent notre puissance d’agir? La première s’énonce dans ces termes: ce ne sont pas les individus qui sont premiers, mais les rapports qui les réunissent. La grève rappelle que pour changer les choses, s’inventer une nouvelle vie, il faut agir à plusieurs. Comme le disait notre collègue de science politique, Mark-David Mandel, «pour être autonome individuellement, il faut d’abord que nous soyons une force collective». Les autres valeurs se regroupent autour de la mission à l’origine de notre université: démocratisation et ouverture.

La ligne de piquetage

L’écharpe orange est rapidement devenue le signe distinctif et d’appartenance qui symbolise le mouvement de revendication. Plus encore, il y eut et il y a toujours, malgré l’injonction qui en limite la portée, le rôle de la ligne de piquetage. Sur les lignes de piquetage, on remarque d’abord que la pensée et son expression publique s’avèrent d’authentiques exercices de liberté. Lieu unique où l’autonomie individuelle n’est plus garante de la pensée, mais simple condition de l’expérimentation. La ligne de piquetage circonscrit l’espace à l’intérieur duquel l’université s’active et les profs accomplissent leurs tâches. Depuis l’injonction, c’est à l’extérieur de cette ligne que l’UQAM est pensée, qu’un retour critique sur elle devient possible.

Certes, la ligne est (ou devrait être) un lieu difficile de passage, mais il est aussi celui des rencontres, des échanges, de la négociation et de la communication («tu n’as pas le droit de m’empêcher d’aller à mon cours»; «grâce à votre appui, nous pourrons régler rapidement»). C’est dans la rencontre que les identités se refont. Non plus: «moi prof» et «toi étudiant», mais «nous l’UQAM». La ligne devient le lieu d’expérimentation des limites, où profs et étudiants ne sont plus là pour les cours, mais pour revoir/rappeler la mission de l’université. À partir de l’injonction, le cercle s’est élargi, la communauté est sortie de ses gonds.

Que de lieux, autrement oubliés et instrumentalisés, deviennent symboliques pour l’ensemble de la communauté. L’UQAM retrouvée devient le cœur du nouvel espace public où s’expriment tour à tour la colère, l’espoir et la détermination. Un espace qui ne se limite plus aux murs de l’institution. Les portes de l’établissement, le square Berri, la place Pasteur, le clocher, la rue, le théâtre Saint-Denis, les cafés et les restos du quartier, de même que le Web, tous ces espaces prennent des proportions énormes où résonnent les paroles et le cri strident des sifflets et le vacarme des trompettes.

Un nouvel espace public

Sous l’apparence du désordre institutionnel, la grève des professeurs à l’UQAM s’inscrit dans une formidable organisation qui s’invente chaque jour et s’inscrit dans un nouvel espace symbolique.  Le moment de la grève a été fixé en fonction du calendrier universitaire et d’un scenario optimiste sur les chances de voir progresser les négociations avec la direction de l’université pour ne pas compromettre le semestre d’hiver. Le tempo de la grève a été rythmé par les grandes séquences de la reconduction de la grève: un premier prolongement pour obtenir une offre patronale, un deuxième pour rejeter l’offre prétendument finale, une troisième pour mettre de la pression sur la direction et passer enfin au plan politique.

Que les profs n’enseignent pas pendant la grève, ne les empêche pas – loin s’en faut – d’investir plus que jamais dans les services à la collectivité. Du reste, c’est là une des dimensions spécifiques à notre université. Chaque jour de grève a été marqué en effet par de multiples activités collectives se déroulant de 8 h à 18 h. Des règles et des codes se sont rapidement mis en place et les membres de la communauté universitaire ont vite fait de les apprendre et de les respecter: les heures et les endroits de piquetage, le port de l’écharpe orange comme signe d’appartenance symbolique au groupe, les promenades bruyantes avec les sifflets et les trompettes, les rassemblements et les «virées syndicales».

Chaque membre de la communauté a développé et adapté un engagement qui rend cohérentes l’action collective et les interactions avec «l’autre partie». Par les gestes, les paroles et les actes, les membres de la communauté ont adopté un comportement de grève qui est un comportement d’occasion, dont la fonction principale est de signifier au patronat l’engagement collectif dans la lutte. Si tous les participants ont manifesté leur engagement dans la grève, tout un répertoire de rôles a été initié et endossé par les membres, en fonction de leur propre inspiration et de leurs compétences dans une telle situation. Ce répertoire varie selon qu’on joue le rôle d’organisateur syndical, de responsable d’un comité, de président d’assemblée, de négociateur, d’interlocuteur, de conférencier, de modérateur ou tout simplement de participant avisé.

La mobilisation générale s’est faite autour de mots d’ordre tels que «la refondation de l’UQAM», «le retour à la mission critique de l’université». Le sous-financement chronique de l’université a été un élément rassembleur pour l’ensemble de la communauté. La grève des professeurs et professeurs de l’UQAM a été l’occasion d’évoquer les grands moments de l’histoire de cette université.

La tradition et la mission de l’UQAM renforcées

Les professeurs sont sortis de leur «enclave départementale», dans laquelle se déroule habituellement leur vie professionnelle quotidienne, pour se côtoyer et vivre ensemble cette grève. La grève est rapidement devenue un lieu véritable d’intégration à la communauté, un lien d’appartenance et d’inscription dans une tradition, un recentrement sur sa mission. Cette mission de l’UQAM est celle que les fondateurs ont donné à leur université, il y a quarante ans, dans un contexte de Révolution tranquille et de réforme des institutions. Une mission qui reste celle de la démocratisation des études supérieures et de l’ouverture aux changements sociaux.

Cette grève régénère l’institution, qui gagne davantage en popularité au sein de la communauté des membres et dans la cité. La grève assure ainsi la pérennité et la consolidation d’un important sentiment d’appartenance à une université unique dans son genre. Par là même, la grève régénère la profession. L’appartenance professionnelle n’est-elle pas une condition de survie sociale, capable de protéger la vie des membres et de perpétuer les valeurs propre au groupe ? La grève en cours prodigue justement à ses membres ce sentiment de reconnaissance qui faisait défaut dans les circonstances de marchandisation du savoir et de «réingénierie de l’État», d’autant plus que l’institution est menacée.

L’UQAM, c’est nous

On sait que depuis plusieurs années, on s’inquiète des pressions faites sur les universités: prééminence de la recherche en groupe au détriment de la recherche individuelle, rapprochements risqués avec le secteur privé, valorisation accrue de la recherche orientée et obsédée par les retombées économiques. À cet égard, la grève a été dès le départ et continue d’être l’occasion de se poser ces questions et de mesurer l’urgence d’y répondre. Elle permet de répondre collectivement et de lutter concrètement contre l’angoisse que provoque l’exercice de notre profession dans le contexte de réduction du monde à sa seule dimension économique.

L’UQAM, c’est nous dit le slogan. Cet emblème pour la grève s’est avéré une opération symbolique de taille, puisque c’est l’ensemble de la communauté uqamienne – profs, chargés de cours, étudiants et personnel de soutien  – qui s’y retrouve. L’expression renvoie aux rêves de solidarité et d’unité autour desquels s’est construite l’UQAM. S’identifier collectivement à un tel slogan constitue à lui seul un geste fédérateur et sympathisant de relance. Qu’il se rattache à un enjeu stratégique ou à une vision métaphorique, ce geste répond à une attente collective.

Si la fonction principale de la grève est de faire avancer une cause, elle ressemble aussi à un double rituel de renforcement du lien social et de convivialité. Pour le dire autrement, la grève favorise une synergie collective et l’émergence d’une communauté émotionnelle (au sens du partage des affects) faite de proximité et de solidarité. Les échanges de type convivial revêtent dans ce contexte un caractère plutôt informel, mais le sentiment de communion d’ordre tribal n’engendre pas moins une forme d’harmonie intergénérationnelle. La puissance du lien social qui intègre et impose ses normes à la communauté professionnelle en question se voit renforcée par cet état de communion, dont le rôle principal est d’entretenir la synergie et le vitalisme collectif, si essentiel en période de crise et d’angoisse collective.

Charles Perraton et Gina Stoiciu
Professeurs au département de communication sociale et publique

Publicités
%d blogueurs aiment cette page :