Le piège salarial. L’université, les professeurs et la justice sociale

Depuis le début de la grève des professeurs de l’UQAM, la demande d’une augmentation salariale de 11,6% sur trois ans est le plus souvent présentée comme le cœur du conflit, avec la revendication de la création de 300 nouveaux postes. S’il s’agit là d’une vision très réductrice des enjeux de ce conflit, il faut bien reconnaître que la rhétorique syndicale, sur la question des salaires, s’inscrit tellement bien dans la logique dominante qu’elle peut très aisément être répercutée dans l’espace médiatique, au détriment d’autres enjeux beaucoup plus fondamentaux dont il est très peu question. Le problème n’est pourtant aucunement réductible à une affaire de rhétorique : il pose d’abord une question de justice sociale. La question salariale est en effet de nature politique : elle doit à ce titre être resituée dans le contexte plus large de l’actuelle attaque néolibérale contre la prise en charge politique du devenir du monde. Or ceci, certains l’oublient un peu rapidement, donne parfois lieu à des positions qui, même animées des meilleures intentions, me semblent inacceptables.

Ainsi, dans un texte intitulé «Transfert des dons à la Fondation de l’UQAM vers d’autres fondations à titre de moyen de pression» (publié le 9 avril sur le site http://www.spuqengreve.wordpress.com), on peut lire que «lors d’activités de piquetage dans la rue, plusieurs collègues ont pu prendre conscience de la pauvreté et de l’itinérance». On reste d’abord pantois devant une telle affirmation : comment un professeur d’une université se targuant d’être populaire — et sise de surcroît dans un milieu où l’on côtoie quotidiennement la misère — peut-il ignorer cette misère avant de faire lui-même le trottoir? C’est pour le moins étonnant… Mais la gêne ne s’arrête pas là et se transforme rapidement en indignation quand le texte ajoute que les organismes recevant des cotisations initialement versées à la Fondation «doivent en retour écrire une lettre, pouvant être diffusée dans les médias, avisant avoir reçu le don de charité, une brève description de leur mission et leurs besoins de financement». Le don, transformé par l’alchimie médiatique en caisse de résonnance des revendications d’une université «populaire», rappelle alors certaines pratiques de charité, au Moyen Age, alors que les pauvres ayant bénéficié de la «bonté» de certains «gens de biens» devaient en retour prier pour le salut de leur âme. La simonie postmoderne, dans la version ici proposée, offre tout cela, avec une prime: un reçu pour fin d’impôt! La bonne conscience s’achète encore à bon prix, celui du cynisme d’une propagande qui semble tromper même les «bienfaiteurs», comme le suggèrent les paroles d’un collègue donateur cité dans ce texte: «Ce geste démontre que nous sommes conscients des divers besoins de la société et [que] nous contribuons tous à bâtir un monde meilleur. J’espère vivement que d’autres collègues suivront aussi dans cette voie après le règlement de la convention collective tout en rétablissant leur cotisation à la Fondation de l’UQAM».

Rémunération et reconnaissance sociale
Triste anecdote sans lien avec nos revendications salariales? Pourtant, alors que nous lançons haut et fort des appels à la solidarité depuis plusieurs semaines, une telle façon de penser la construction d’un «monde meilleur», en découplant la solidarité de sa dimension politique, fait écho, implicitement, à nos revendications salariales et à la manière dont nous justifions celles-ci. Arguant d’un retard par rapport à nos collègues des autres universités québécoises, nous évoquons la logique de marché pour justifier un rattrapage salarial qui serait d’autant plus nécessaire qu’il constituerait la condition sine qua non pour assurer le recrutement des meilleurs candidats pour les nouveaux postes que nous réclamons. Un tel discours nous place de plain-pied dans la logique néolibérale : elle justifie les hausses de salaire pour les mieux nantis, qu’il faudrait toujours rémunérer davantage afin d’éviter de les perdre sur un marché du travail où les «ressources humaines» (sic) les plus qualifiées, en nombre limité et en compétition entre elles, seraient par définition toujours attirées vers un ailleurs meilleur — lire «plus payant». Cette même logique légitime en retour le mouvement en sens inverse des salariés au bas de l’échelle (sans parler de ceux qui ne touchent aucun salaire), réduits en un agrégat d’atomes individuels anonymes dont la force de travail, comme disait Marx (qu’il n’est pas interdit d’évoquer encore aujourd’hui!), serait aisément interchangeable. S’agit-il dès lors de prôner la «simplicité volontaire» (ce qui serait franchement insultant de la part de gens dont le revenu individuel moyen se situe au-dessus de 80 000 $, ce qui laisse derrière eux plus de 90 % des salariés…) ou l’«appauvrissement»? Certainement pas! Entre l’appauvrissement et la participation à une logique d’ascension salariale fondée sur un rapport marchand à la réalité, il y a beaucoup d’espace à explorer, y compris, et peut-être d’abord, pour la réflexion. Une réflexion à laquelle on s’attendrait d’autant plus que nous, professeurs et professeures de l’UQAM, aimons à rappeler notre sensibilité toute particulière aux rapports de l’université à la «cité». À moins de réduire la cité à une abstraction statistique délétère, la question salariale ne peut être tranchée par l’invocation incantatoire du marché : elle exige d’être pensée de concert avec celle, plus large, de la répartition sociale de la richesse. Il y a ainsi une dimension symbolique capitale autour de la rémunération qui ne peut être réduite à la pseudoreconnaissance sociale de notre profession dont témoignerait l’acceptation de nos demandes salariales.

Personnellement, je n’attends nulle reconnaissance de la part des fossoyeurs de la culture et de l’université, et le respect auquel j’aspire est à double visage: le respect, par moi en tant que professeur d’université, de mes responsabilités à l’égard du monde dans lequel je vis; le respect, en retour, par mon institution (qui comprend autant mes collègues que la direction), des finalités historiques qui sont siennes. Celles-ci supposent de garder vivante une idée de la société irréductible à des mécanismes abstraits qu’on aime revêtir d’un caractère «objectif», pour y entendre avant tout le marché, incluant le marché du travail… La reconnaissance de notre travail, en tant qu’intellectuels, renvoie donc d’abord au partage d’un idéal d’appréhension réfléchie et critique de la réalité, idéal à l’aune duquel nous pouvons reconnaître le travail de nos collègues. À l’opposé de la figure de l’«expert», il ne s’agit pas pour le professeur d’informer et de contribuer à mettre en forme le monde depuis une position extérieure à lui: le professeur agit au cœur du monde, et l’on ne peut à ce titre dissocier l’enseignement et la recherche. La relation à l’étudiant constitue l’épine dorsale du travail du professeur: la recherche ne prend elle-même son sens que dans l’acte d’une transmission qui doit constamment viser à nourrir la capacité de l’étudiant à entrer dans un rapport critique au monde — y compris à ce qui lui est transmis. Ce «contrat pédagogique» a bien sûr des conséquences politiques, au sens le plus fort du terme: il nourrit une réflexion commune — dépassant largement le cercle des «experts» — non seulement quant aux voies à emprunter pour la construction d’un monde «meilleur», mais aussi, et peut-être surtout, quant à un horizon sociétal, voire civilisationnel, auquel nous pourrions collectivement aspirer. Si cet idéal s’étiole, la reconnaissance du «professeur» devient factice et inscrit simplement celui-ci dans une catégorie d’emploi l’assimilant à un prestataire d’un type particulier de service.

Les salaires à la remorque de la recherche
Une réflexion sur la rémunération des professeurs paraît d’autant plus urgente qu’elle recoupe désormais largement celle des transformations fondamentales que subissent les universités. Dans la spirale d’un ajustement sans fin — à la hausse — des salaires, la question des subventions de recherche apparaît en effet de plus en plus importante. Alors que les subventions de recherche croissent de façon importante dans les universités québécoises depuis quinze ou vingt ans, le financement sans condition accordé aux universités diminue. Nous en connaissons tous les conséquences pratiques: des groupes de plus en plus grands, des budgets de photocopie et autres services de plus en plus rachitiques, au point où nous devons souvent payer nous-mêmes pour effectuer certaines tâches — à moins, bien sûr, d’affecter à celles-ci des sommes reçues en subventions de recherche, illustration au quotidien de l’effet pervers du «mal-financement», plutôt que du sous-financement, des universités. Si nous sommes prompts à dénoncer la marchandisation de l’université, notre colère est cependant beaucoup plus réservée face à la transformation de certains d’entre nous en patrons de PME subventionnées… L’autonomie de l’université – sa capacité à baliser elle-même l’objet de sa réflexion et les modalités de son insertion dans la cité — se voit crucifiée, dans cette dynamique, sur l’autel d’une logique où la « recherche de l’excellence » se traduit par un assujettissement croissant de l’université à des finalités mercantiles de croissance économique — quitte à financer, dans les marges, des recherches favorisant une «gestion efficace» des «dommages collatéraux» de cette dynamique. La récente décision du gouvernement fédéral d’augmenter les bourses d’études du CRSH (Conseil de recherches en sciences humaines du Canada) en ciblant «les diplômes liés aux affaires» est à cet égard on ne peut plus symptomatique.

Or l’importance des subventions de recherche reçues par une université apparaît précisément comme l’ultime marque de son excellence, justifiant une «distinction» sur le plan salarial. Sur le «marché des universités», les meilleures seraient donc celles qui carburent le plus à une logique de financement érodant lentement mais sûrement la capacité de l’institution à définir elle-même ses orientations. Et, bien sûr, enseigner dans les meilleures universités justifierait les meilleurs salaires pour les professeurs… Ainsi, à l’Université de Montréal, à laquelle les professeurs des autres universités québécoises se comparent aujourd’hui, le SGPUM demande actuellement une augmentation salariale de 13% sur trois ans pour avoir des salaires «compétitifs par rapport au marché de référence dans lequel les professeurs ont positionné historiquement l’université, soit le G10» (les 10 plus grandes universités canadiennes; voir le document de synthèse pour la négociation d’une nouvelle convention collective sur le site internet du SGPUM). Mais cela ne s’arrête pas là: c’est le G3 qui est maintenant clairement dans la mire de nos collègues. Pourquoi donc? «En 2006, selon le plus récent palmarès Re$earch Infosource, l’institution francophone arrivait encore une fois en tête de toutes les universités québécoises pour ce qui est du volume des revenus de recherche, tandis qu’elle occupait le deuxième rang au Canada, après l’Université de Toronto» (voir document cité).

C’est donc dire que le moteur des hausses salariales demandées épouse de plus en plus une logique que plusieurs parmi nous réprouvons parce qu’elle travestit la finalité de l’université, qu’on ne peut, sans la dénaturer complètement, inféoder à des impératifs technicoéconomiques. Il y a là une inconséquence d’autant plus néfaste que nos demandes salariales voilent massivement, dans l’espace public, des revendications par ailleurs capitales et légitimes dont celle, au premier chef, de l’embauche de 300 nouveaux professeurs (pour autant que ces postes ne viennent pas simplement nourrir une lourdeur bureaucratique capable, à l’UQAM comme ailleurs, de perdre la mission de l’université dans les méandres d’une instrumentalité sans fin). Tout cela sans même parler de l’incontournable résistance à opposer aux velléités de moins en moins cachées du gouvernement d’adapter la tâche des professeurs à la logique de la recherche subventionnée. C’est là un enjeu primordial pour l’avenir de l’ensemble des universités, et davantage encore pour l’UQAM, moins financée que les universités dites «traditionnelles» à cause du poids plus important qu’occupent en son sein les sciences humaines.

Repenser la limite
Alors, de nouveau, faudrait-il prêcher l’appauvrissement ou la simplicité volontaire? Il n’y a pas de réponse économique juste à apporter à cette question. Plus précisément: il ne peut y avoir qu’une réponse politique s’appuyant, au bout du compte, sur la common decency, pour reprendre une expression de George Orwell. Certes, les contours de celle-ci sont par définition flous : ils ne peuvent donc s’appuyer sur quelque raison statistique et exigent de replacer l’enjeu salarial dans le contexte d’une réflexion sur la justice distributive, tissée dans la chair de l’histoire. Dans cette optique, le maintien du salaire réel perçu à l’échéance de la convention collective (31 mai 2007) paraîtrait raisonnable, ce qui signifierait une hausse correspondant à l’indexation au coût de la vie pour chaque année de la nouvelle convention. La part de la richesse collective attribuée aux professeurs serait ainsi maintenue, tout en évitant une ponction supplémentaire sur celle des moins privilégiés. De plus, cela dégagerait plus d’argent pour de nouveaux engagements et donnerait une consistance concrète, pratique, à une idée que plusieurs d’entre nous partageons, du moins en théorie: il est en effet urgent de repenser, à tous égards, l’idée de limite, afin qu’elle puisse retrouver sa légitimité dans notre monde et empêcher l’implosion de celui-ci. S’il est essentiel d’opposer un refus à l’ordre global qui se construit sous nos yeux, ce refus ne peut être un refus de toutes limites: il doit aussi être un refus de participer à un mouvement qui, par sa logique même, ignore jusqu’à l’idée de limite. C’est à cette condition seulement que la solidarité, que nous appelons tous de nos vœux, pourra être à la hauteur de ce dont elle se revendique.

Jean Pichette, professeur
École des médias

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