Dix jours de plus

Chères collègues, chers collègues,

Aujourd’hui 15 avril, et alors que nous venons de décider de poursuivre la grève jusqu’au 24 avril, je me permets d’écrire un message personnel —  à titre, bien sûr, de responsable du comité d’information interne depuis le début de cette grève mais aussi, et peut-être avant tout, à titre de jeune professeure au Département de sciences des religions.

Uqamienne, je le suis depuis 1992. Professeure à l’UQAM, depuis juin 2007.

Étudiante, j’ai fait la grève de 2000. Professeure, j’aurai fait celle de 2009. La dernière, je l’espère.

En tant que responsable de comité de grève, je suis… fatiguée; en tant que professeure et chercheure, inquiète. Parce que le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle est longue, cette grève.

Il est long, le délai qu’on nous impose avant de nous soumettre une véritable offre en vue d’un contrat de travail.

Il est long, le temps passé loin de mes étudiants et étudiantes: ceux et celles du baccalauréat, mais aussi ceux et celles qui venaient tout juste de commencer leur maîtrise avec moi.

Il est long, le temps écoulé depuis que j’ai jeté un œil sur mes recherches, pourtant essentielles à mon dossier de permanence; longues, les semaines de silence loin de toute occupation autre que celle de «faire la grève».

Car c’est bel et bien ce dont il s’agit: depuis plus de cinq semaines, certes, nous sommes en grève; mais, avant tout, nous faisons la grève. Nous la faisons par nos actions, nos slogans, nos piquets dans le froid, nos lettres ouvertes, nos votes, nos vidéos, nos conversations familiales et amicales consacrées à expliquer ce qu’il en est. Nous la faisons aussi par nos ratés, nos incertitudes, nos idées contradictoires.

Nous faisons la grève.

Depuis cinq semaines, je fais la grève. Par conséquent, je ne fais rien de cette tâche professorale dans laquelle je commençais à peine à me sentir à mon aise cette année. J’ai découvert la solidarité — celle des collègues et celle des étudiantes et étudiants, entre autres — et j’ai découvert la bêtise: celle d’une administration dont on ne sait plus si elle contrôle encore quoi que ce soit, celle d’un gouvernement qui refuse de reconnaître à sa juste valeur une énorme partie de l’enseignement supérieur dispensé au Québec en français.

Mais je sais que nous faisons quelque chose. Ainsi la grève se conjugue comme  tout ce qui fait écho — faire la paix, faire la guerre, faire l’amour — et aussi comme cette belle expression (peut-être un peu trop calquée sur l’anglais, mais belle) que nous utilisons dans ma discipline: faire du sens. To make sense, à la fois «dire raisonnable» («avoir du bon sens») et «faire exister le sens». Faire la grève, c’est les deux.

Que cela signifie aussi ne rien faire de nos tâches professorales, soit: si je veux bien sûr retrouver le plus vite possible ma profession,  dans l’UQAM que j’aime, j’ai pourtant l’intime conviction que cette grève que je fais aujourd’hui sera l’un des gestes les plus cohérents — et les plus sensés  — de ma carrière.

Merci à vous, chères et chers collègues, pour tout ce que vous faites.

Eve Paquette, professeure

Département de sciences des religions, UQAM

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