Nos gouvernements savent-ils encore ce qu’est une université?

Par Louis Brunet, professeur et directeur du département de psychologie, UQAM


Tant la ministre de l’Éducation, du Loisir et du Sport, que certains polémistes, tentent actuellement de dépeindre les professeurs d’université comme des privilégiés ne travaillant que six heures par semaine pour des salaires pharamineux. Cette vision non seulement réductionniste mais méprisante pourrait bien sûr n’être qu’une stratégie de la part du gouvernement Charest pour éviter de verser à l’UQAM les montants nécessaires à sa mission au sein de la société québécoise. Cependant, le malaise est plus grand, car il se pourrait bien que ces propos d’allure pamphlétaire soient le reflet de la véritable conception gouvernementale des universités, de toutes les universités québécoises.

Il est triste de constater à quel point le gouvernement Charest fait preuve d’une ignorance dangereuse du rôle fondamental des universités dans toute société occidentale progressiste. Par conséquent il en vient à combler le vide laissé par son absence de vision par une conception purement économique et marchande de l’éducation supérieure. Pour nous en convaincre, examinons les trois éléments suivants: la nature et la mission des universités;  le rôle et la tâche des professeurs d’universités; la marchandisation de l’éducation.

Qu’est-ce qu’une université et quelle est sa mission?

Qu’il s’agisse d’une université québécoise, américaine ou européenne, qu’il s’agisse d’une «université à distance» d’une université de centre-ville ou d’une université située à flanc de montagne, la mission d’une université se décrit simplement. Il s’agit d’un regroupement d’experts ayant pour objectifs communs l’avancement des connaissances, la sauvegarde des connaissances et la transmission des connaissances. La transmission des connaissances ne vise pas à strictement parler à former des individus en fonction du marché du travail mais plutôt à transmettre des savoirs dans un but d’autonomie du sujet. Elle forme donc des individus qui seront capables non seulement d’appliquer ce savoir, mais qui seront surtout capables d’avoir une pensée critique sur le savoir, et qui pourront eux-mêmes faire progresser la société et le groupe dont ils font partie.

Cette définition sommaire montre bien la différence entre une formation purement utilitaire mise au profit des employeurs, que certaines écoles professionnelles peuvent très bien faire, et la formation universitaire. Elle montre aussi clairement que le travail fait à l’université ne peut se réduire à la simple tâche d’enseignement des professeurs ou des chargés de cours, bien que cette tâche soit bien entendu au cœur même de l’existence des universités.

Ce qui démarque le rôle de l’université d’autres types d’institutions d’enseignement c’est l’arrimage absolument nécessaire et indissociable entre l’avancement du savoir, sa préservation et sa transmission. Le discours démagogique néo-libéral quant à lui réduit par ignorance ou par calcul le rôle des universités à la simple transmission des connaissances. Pourtant l’enseignement formel (donner un cours de 3 heures devant des étudiants dans une classe) n’est que la pointe de l’iceberg de la transmission des connaissances qui n’est, quant à elle, qu’une seule partie de la mission d’une université. Si l’on accepte qu’on ne peut dissocier transmission et avancement des connaissances, si l’on accepte que les connaissances  transmises doivent être à l’avant-garde des disciplines enseignées, il faut immanquablement que les experts, c’est-à-dire les professeurs, aient une activité de recherche importante. La véritable nature de l’enseignement universitaire tient dans ce mariage fructueux entre l’enseignement et la recherche. Les professeurs doivent donc être des chercheurs pour faire bénéficier les étudiants des enseignements critiques les plus poussés.

Réduire la fonction universitaire à un enseignement désincarné comme nos gouvernements se plaisent à le faire est donc signe d’une méconnaissance profonde du rôle des universités et de la tâche des professeurs. Car s’il est vrai qu’un professeur ne fait peut-être que six heures par semaine de présence formelle dans une salle de classe, l’ensemble de ses activités professorales font qu’en moyenne au Québec, selon une recherche récente (Dyke, Dechenaux, 2008), ils travaillent en réalité plus de 50,5 heures par semaine. Que font-ils durant des 44 autres heures? Ils font des recherches, rédigent des articles et des livres qui sont publiés et qui leur valent dans certains cas une réputation internationale. Ils forment des étudiants de maîtrise et de doctorat à la recherche, encadrent leurs travaux et les aident à publier le résultat de leurs recherches. Ils organisent des congrès nationaux et internationaux et ils préparent des conférences. Ils sont consultés par les grandes institutions publiques et sont membres de commissions d’enquêtes et de commissions d’experts. Ils effectuent de nombreuses tâches administratives sur des comités d’éthique, des commissions d’enseignement, ils révisent des programmes, mettent sur pied de nouveaux cours, préparent des documents audio-visuels de formation ou de vulgarisation. Ils le font aussi les soirs et les fins de semaines. Ce sont là toutes des tâches peu connues du public, bien entendu, mais superbement ignorées des dirigeants politiques qui préfèrent ne se rappeler que les heures d’enseignement direct pour pouvoir mieux les mépriser publiquement.

Qui sont donc les professeurs d’université?

Outre le fait que les professeurs d’université soient des gens qui ont effectué de 8 à 10 ans d’études universitaires, qui ont ensuite effectué des études post-doctorales dans leurs disciplines, qui sont donc les professeurs d’université?

La réponse est simple: ils sont les experts de leur domaine. Ils sont des experts que l’on consulte sur toutes les grandes questions de société: sur le décrochage scolaire, sur la violence, sur le crime et la rééducation des jeunes délinquants, sur l’intégration des immigrants, sur le cancer, sur la violence faite aux femmes, sur les changements climatiques, sur la crise économique, sur la guerre en Irak, sur les droits de l’homme. Ce sont eux qui trouvent des médicaments contre le cancer. Ce sont eux qui mettent au point les vaccins et les nouvelles procédures de chirurgie ayant moins d’effets secondaires. Ce sont eux qui soignent les dépressions des enfants et qui mettent au point des psychothérapies plus efficaces. Ce sont eux qui sont invités à la télé pour expliquer les phénomènes complexes auxquels nous sommes tous confrontés.

Les professeurs d’université sont les Charles-Philippe David et Sami Aoun qui nous expliquent la complexité des enjeux dans les conflits moyen-orientaux et qui nous permettent de mieux comprendre la planète. Les professeurs d’université sont aussi les Richard Béliveau qui nous montrent comment l’alimentation peut aider à prévenir le cancer. C’est Guy Rocher, membre de la Commission Parent, qui est à l’origine de la naissance des CEGEPs. C’est Pierre Fortin qui nous explique les complexités de la crise économique actuelle. C’est Brian Mishara, autorité internationale dans la prévention du suicide. C’est le Dr Rafick Sekaly qui a découvert la protéine qui permet d’espérer un vaccin contre le VIH. C’est Yves Gingras qui démystifie la science toutes les semaines à Radio-Canada.

La liste pourrait s’allonger indéfiniment pour démontrer ceci: les professeurs d’université ne sont pas des intellectuels déconnectés de la société, cachés confortablement dans leur tour d’ivoire. Ce sont des experts qui transmettent leurs connaissances de toutes les façons possibles, des experts dont aucune société évoluée ne peut se passer au risque du retour à la grande noirceur. Les professeurs d’université, parce qu’ils sont des experts, apportent quotidiennement à la société dont il font partie des bénéfices directs par leurs découvertes et leurs travaux et de façon tout aussi directe par la transmission de leurs connaissances à l’ensemble de la société et non pas seulement aux étudiants assis dans les salles de classe.

La marchandisation de l’éducation

En 2000 Ricardo Petrella avait dit qu’une des plus grandes menaces pesant sur l’éducation supérieure était la marchandisation de celle-ci. Sans reprendre tout son argumentaire, il faut bien reconnaître que le péril est aujourd’hui plus grand que jamais et que cette vision marchande de l’éducation imprègne déjà le discours de nos ministres de l’éducation.

À défaut d’avoir une véritable vision de l’éducation, à défaut de comprendre la mission d’avancement des connaissances de l’université et à défaut de reconnaître le rôle social des intellectuels et des professeurs, c’est une vision marchande de l’éducation qui tient lieu de programme politique pour nos gouvernements actuels.

Visiblement, nos politiciens n’arrivent pas à concevoir l’université autrement que comme une «entreprise» qui vend des cours. À défaut de comprendre les trois fonctions de l’université, la classe politique actuelle interprète le rôle de celle-ci en termes de «marché» et discute de sa «rentabilité»; il conçoit les cours offerts comme des «marchandises» et conçoit les étudiants comme des «consommateurs». En conséquence les professeurs sont logiquement réduits au simple rôle de producteurs de cours. Quelle importance alors de discuter du besoin d’embaucher de nouveaux professeurs? Des dispensateurs de cours feront tout aussi bien l’affaire.

Il ne s’agit plus pour nos gouvernements d’amener des générations de jeunes à acquérir une formation qui en fera des citoyens conscients, cultivés, lucides et autonomes. Il s’agit de consommateurs à qui un certain nombre de cours seront dispensés, à la suite de quoi un diplôme est émis en échange d’une somme d’argent convenue. Les professeurs ne sont plus des experts dont le rôle est de favoriser l’accroissement des connaissance ou de faire des découvertes scientifiques menant au mieux être de la population mais ils deviennent des dispensateurs de cours, de certificats et de diplômes.

Ce n’est pas que l’UQAM qui est malade, victime d’un sous-financement chronique depuis sa création. L’UQAM n’est qu’un symptôme d’une absence de complète de vision et d’une ignorance désastreuse de la fonction des universités par nos politiciens. Nos politiciens ne méprisent pas seulement l’UQAM, ils méprisent les universitaires, les universités et les intellectuels. Ils sont capables de trouver 305 millions de dollars pour rénover le Casino tout en fixant sérieusement la caméra pour dire qu’il n’y a plus d’argent pour l’éducation supérieure au Québec.

Référence :

Dyke, N., Deschenaux, F. (2008). Enquête sur le corps professoral québécois : faits saillants et questions. Fédération québécoise des professeurs d’université.

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