Histoire de rue. Lettre à la ministre Courchesne

Je vous écris, Madame la ministre, parce que mon université est dans la rue.

Dans la rue, en temps de grève, ça ne surprend personne; ce n’est pas une métaphore, nous sommes dans la rue et nous manifestons. Nous faisons du bruit. Nous rencontrons des gens, nous leur parlons et nous les écoutons. Nous avons ouvert des ateliers et des conférences publiques. Nous avons parlé aux médias et aux politiciens, et nous nous sommes parlé entre nous. Ce que nous demandons pour notre université et pour ses étudiants, ce que nous demandons pour nous-mêmes et pour la mission dont nous sommes chargés, ce sont des choses très précises, dont nous avons dit l’urgence un très grand nombre de fois et construit l’argumentation de façon réfléchie, détaillée, documentée. Des rapports de tous ordres, y compris ceux qui ont été commandés par votre ministère, ont fondé ces revendications et les ont légitimées en termes professionnels, scientifiques, artistiques, sociaux, et même comptables.

Mon université est dans la rue. Ce n’est pas une métaphore, et en plein centre-ville/centre-sud c’est loin d’être une abstraction. Il est rigoureusement impossible d’être indifférent à ce qui nous entoure; vous le savez parce que vos propres bureaux ne sont pas loin, à 20 minutes de marche, et à deux pas d’une prison. Impossible d’être indifférent politiquement, économiquement, pédagogiquement, scientifiquement, artistiquement à ce qui nous entoure.

Mais ne pas être indifférent ce n’est pas encore assez. Ce que nous espérons au-delà de ce point, c’est faire une différence, changer la vie. Comment, on ne sait pas toujours. Parfois ça prend du temps, parfois non. Parfois on a conscience de faire une différence, parfois on n’en sait rien. Peu importe.

Aujourd’hui, dans la rue, mon université m’a donné une leçon. Je ne sais pas encore quoi en faire, alors je vous l’écris.

C’était au milieu de la journée, vers midi et demi. Nous étions plus de 700 profs à quitter pour l’heure du repas le théâtre Saint-Denis. Il pleuvait, je me suis attardé sous l’avant-toit. C’était bon de respirer l’air frais.

Au bout d’un moment j’ai aperçu un homme qui me regardait. Plusieurs sans doute l’avaient déjà vu avant moi, et peut-être reconnu: toujours le même, jamais le même, semaine après mois après année. Vous savez bien.

L’homme se tenait au milieu de nous et demandait de l’argent; c’était mon tour, je le sentais. On finit par sentir très clairement ces choses-là, je veux dire le moment où c’est à vous que ça s’adresse, où on ne peut pas dire non, ni détourner le regard, ni être pressé, ni rien.

«Monsieur pouvez-vous m’aider?»

Ça s’adressait à moi, c’était mon tour. Tellement évident que c’en était intime. Il a ouvert sa main, un peu de monnaie s’y trouvait déjà. Un vingt-cinq sous, un deux dollars, le reste j’ai oublié. J’ai pensé, je ne sais pas pourquoi, deux dollars trente-sept. Je n’ai jamais su compter. Ma contribution à moi serait d’un dollar, c’était ce que j’avais. Je le lui ai donné.

Mais l’homme ne regardait pas sa main, ni la pièce de monnaie. Il me regardait moi. Plusieurs autres avaient déjà dû remarquer ses yeux, très bleus, trop bleus: lavés ou noyés par quelque chose, allez savoir. Ça passe tellement vite.

Mais là ça ne passait pas. 

L’homme continuait de me regarder, sa main restait ouverte et ses yeux bleu-trottoir, bleu-pluie, bleu-tout-ce-que-vous-voudrez me regardaient toujours. J’ai fini par sentir que ce n’était pas moi qu’il regardait mais quelque chose à travers moi, un point situé au-delà de moi. C’était intense, ses yeux cherchaient de toutes leurs forces, sa main ne se refermait pas.

Alors il s’est passé quelque chose de terrible. En regardant à travers moi l’homme a dit «Monsieur parlez-moi, monsieur parlez-moi s’il vous plaît.»

Ça vous en bouche un coin, j’aime autant dire.

J’ai essayé de regarder à travers lui mais c’était impossible. Il a dit de nouveau «Parlez-moi. Monsieur, parlez-moi.» J’ai eu une idée idiote, je lui ai demandé ce qu’il avait envie de manger. Il m’a répondu «un spaghetti meat-ball», tout de suite, sans hésiter. J’ai dit «allez-vous pouvoir en trouver un près d’ici?» Il a dit «oui, en bas».

Tout ce temps-là il regardait à travers moi, solide, tenace. On ne se lâchait pas. J’ai encore dit «je vous souhaite de prendre un bon repas chaud», je ne savais plus quoi inventer, notre entretien se terminait, j’espère seulement que ça s’est rendu. Que quelque chose s’est rendu.

Maintenant j’espère seulement qu’à travers moi il n’y avait pas que le vide. Que là où il regardait, à travers moi, quelque chose écoutait.

Ça m’est resté.

Je ne peux rien dire d’autre, Madame la ministre. Je vous écris cette lettre. Seul, maintenant, de moi à vous. Est-ce que vous entendez?

 

René Lapierre,

Études littéraires

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