Des demandes légitimes

Madame la Ministre Courchesne,

Je ne sais s’il faut en imputer la faute à la couverture médiatique, mais depuis le début de la grève des professeurs de l’UQAM jamais je ne vous ai entendu dire que vous vous souciiez des conditions de travail de ces derniers ou même du message qu’ils essaient de faire passer à travers ce conflit. Votre unique préoccupation, semble-t-il, est de «sauver» le trimestre des étudiants. La chose est certes louable, et je souhaite ardemment que la grève, déjà assez dure pour nous, ne leur soit pas davantage préjudiciable. Mais il ne faudrait pas perdre de vue qu’une bonne part des étudiants est elle-même en grève et qu’elle soutient notre cause: ce doit être une indication qu’une telle cause est légitime et qu’elle recoupe nombre de leurs revendications. En mettant le couvercle sur la marmite, comme vous pourriez être tentée de le faire, que ce soit par une loi spéciale ou autrement, vous n’arriveriez qu’à esquiver provisoirement le problème et celui-ci se poserait de nouveau, avec peut-être encore plus d’acuité et de force, l’automne prochain ou dans les années qui viennent. Or l’UQAM a déjà connu suffisamment de déboires depuis le fiasco de l’îlot Voyageur et je crois qu’il est urgent de lui donner, une fois pour toutes, les moyens de surmonter une crise qui perdure.

Les demandes des professeurs ne sont pas extravagantes. Je me contente ici de revenir sur celles qui impliquent un réinvestissement direct, les salaires et l’embauche de professeurs. Hormis le fait qu’il est inique que les professeurs de l’UQAM soient parmi les moins payés du Québec alors qu’ils croulent sous le nombre d’étudiants — car ces derniers aiment l’UQAM, voyez-vous —, est-ce que vous savez ce qu’il leur en coûte d’enseigner dans une université sous-financée? Dans mon département, nous avons droit à 200,00$ d’interurbains par année (ça part vite quand on doit faire ne serait-ce que quelques appels conférence avec des collègues étrangers) et à 200,00$ de photocopies (que nous faisons bien sûr nous-mêmes car le secrétariat est déjà fort occupé avec la gestion du département et des programmes); nous assumons nous-mêmes le coût d’un deuxième branchement Internet et l’abonnement; depuis la débandade immobilière, nous n’avons plus aucune allocation pour les colloques à l’étranger et depuis longtemps le soutien à la publication est symbolique. Bref, nous payons pour travailler; et je ne parle même pas des frais engagés pour les réunions de recherche en-dehors de Montréal, qui ne peuvent être remboursés qu’à partir de subventions que nous obtenons de plus en plus à l’arraché. Ignorez-vous, Madame la Ministre, qu’il y a des universités, y compris au Québec, où les professeurs reçoivent des allocations de recherche généreuses et où l’on ne leur tend pas une facture aussitôt qu’ils ont recours à des instruments de travail de base? Ce sont ces universités qui, pour l’heure, réussissent à recruter les meilleurs éléments…

Quant à l’embauche de 300 professeurs, elle ne ferait qu’assurer à nos étudiants un ratio professeur/étudiants raisonnable. Nous ne demandons pas que tous les cours se donnent en serre chaude à des petits groupes de vingt étudiants. Mais que des cours de méthodologie un peu spécifiques, des ateliers d’écriture ou des cours de production se donnent en amphithéâtre, voilà qui est aberrant; et que 60% de l’enseignement de premier cycle soit confié à des chargés de cours, dont le statut reste précaire et qui ne disposent pas des ressources nécessaires pour assurer un encadrement constant, voilà qui est anormal. C’est ici que nos revendications croisent celles des étudiants, qui savent très bien, eux, que la qualité et la crédibilité de leur formation passent par le recrutement d’un corps professoral compétent.

La crise actuelle de l’UQAM est difficile à vivre, et tous les membres de la communauté uqamienne supportent bravement les conséquences de la lutte que les professeurs ont entreprise. Cela dit, ça nous ferait du bien d’apprendre que la ministre responsable de l’enseignement supérieur se soucie de nous, qu’elle a un minimum de considération pour ceux qui ont à remplir, sur le terrain, la mission de son ministère, et qu’elle reçoit leurs demandes autrement que comme les gesticulations d’une bande d’enfants gâtés.

Cordialement,

Robert Dion, professeur (en grève)

Département d’Études littéraires, Université du Québec à Montréal           

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