De la honte et du mépris en éducation. Le gouvernement Charest et les professeurs de l’UQAM

Depuis près d’un mois, l’Université du Québec à Montréal est entrée dans une phase majeure de son existence. Nous étions plusieurs centaines, la semaine dernière, massés sur la rue Saint-Denis, à célébrer ses 40 ans, en rappelant qu’elle est un acteur majeur de la société québécoise, une entité qui doit sa naissance à la révolution tranquille. Étrange manière de fêter, pourtant, sur le parvis de l’université plutôt qu’en ses murs, en l’absence de son recteur. Je me rappellerai cet anniversaire comme d’un mélange de franche camaraderie et de consternation, alors que les étudiants, solidaires de leurs professeurs en grève, déposent sur le seuil de l’institution des cadeaux imaginaires, de grandes boîtes vides, une belle et longue chaîne humaine en assurant le relais.

Au premier abord, ces boîtes vides semblent évoquer une convention collective qui se fait attendre depuis deux ans. Car les professeurs en grève souhaitent bien sûr améliorer leurs conditions de travail et leur salaire, réclamant la parité avec leurs pairs. Ils exigent l’embauche de nouveaux collègues, afin d’assurer à leurs étudiants un encadrement adéquat. Ils s’inquiètent de la lourdeur et de la complexité de leur tâche. Tout ceci appartient à la négociation d’une convention collective dont la grève est un outil légitime. Mais les boîtes vides déposées sur le seuil d’une université québécoise ont aussi un autre sens, plus profond et plus grave.

Ce «vide bien emballé» est plutôt à l’image du type de «gouvernance» pratiqué par l’actuel gouvernement du Québec et dont les universitaires font à leur tour les frais. Le trimestre des étudiants de l’UQAM est aujourd’hui menacé parce que ce gouvernement bloque les fonds nécessaires au développement d’une institution que des millions de québécois ont contribué à bâtir depuis quarante ans. Si les négociations s’enlisent, au risque de mettre en péril la survie de l’institution, c’est parce qu’au lieu de prendre ses responsabilités, le gouvernement s’obstine à traiter le dossier du sous-financement des universités comme s’il s’agissait d’un simple bras de fer entre patrons et employés d’un magasin général.

Que la faillite immobilière de l’UQAM soit une réalité incontournable, personne ne le nie. Et l’on comprendra la population de s’en inquiéter. Les professeurs et les étudiants de cette université ont été les premiers à s’en inquiéter, s’opposant farouchement à la course immobilière dans laquelle s’était engagée leur institution. Or cette réalité, sans cesse évoquée par la ministre Courchesne pour justifier son incalculable prudence dans le dossier du financement de l’UQAM, est justement le produit de l’orientation fortement promulguée par son gouvernement. En poussant les universités à rivaliser de manière inconsidérée sur la voie des PPP, celui-ci a dénaturé leur mission, les transformant en entreprises, dans l’ignorance même de ce que doit être une université. Ainsi, l’Université de Montréal s’est encombrée de terrains qui la plonge elle aussi dans la précarité; l’Université de Sherbrooke investit 120 millions dans son campus de Longueuil, érigeant une immense tour de verre à deux stations de métro du chantier abandonné de sa rivale! Incapable à son tour de gérer la dérive du CHUM, c’est ce même gouvernement qui, drapé dans le discours de la «saine gestion», entonne aujourd’hui devant les professeurs les grands airs de la reddition de comptes. Il y a quelques jours, M. Charest reprenait à la face même des professeurs venus manifester, le refrain salvateur des PPP. Or comment recevoir des leçons de gouvernance de la part de ceux dont l’incurie a laissé la Caisse de Dépôt et de Placement du Québec s’enfoncer dans un gouffre financier? Devant les demandes fondées des universitaires, la «prudence» du gouvernement se perd en circonvolutions, alors qu’il confie sans concours ni vérification les destinées de la Caisse à M. Sabia. Que le Vérificateur Général du Québec ait convenu de la responsabilité du gouvernement dans la dérive immobilière de l’UQAM, cela n’empêche pas Mme Courchesne de manifester la plus grande suspicion à l’égard des professeurs, comme si nous tentions de voler la sacoche de sa collègue du Conseil du Trésor, alors que sa maison est laissée grande ouverte à l’incompétence de ses collègues. À quand donc la reddition de comptes?

Il n’y a pas d’argent! Nous répète le gouvernement. Il y en avait pourtant suffisamment pour subventionner les Canadiens de Montréal dans le cadre d’un programme pédagogique [sic]; il y en avait assez pour augmenter la masse salariale du personnel des cabinets du gouvernement de près de 30% depuis l’arrivée au pouvoir de l’équipe Charest. Il y en a encore pour refaire la beauté du Casino, à hauteur de 300 millions – un montant qui représente à lui seul le quart de ce que le gouvernement fédéral a sabré dans l’éducation postsecondaire au Québec depuis les années 1990. Pourquoi donc devrions-nous hésiter à investir dans les universités, à engager davantage de professeurs?

Pour tout dire, le sentiment que partagent bon nombre de mes collègues dans la poursuite de cette grève oscille entre la consternation et la honte: la consternation nourrie par le mépris qu’entretient la ministre de l’Éducation, Mme Courchesne, à l’égard de notre profession; la honte parce qu’on ne cesse de se demander comment le Québec a pu en arriver là, à cet état de dénégation et de mépris pour ceux qui ont pour mission la transmission des connaissances, l’éducation et la recherche. Toujours encline à soupçonner les professeurs de ne pas en faire assez, la ministre commande des études qui existent déjà et dont les conclusions fondent hors de tout doute la légitimité de leurs demandes. S’inquiétant du décrochage scolaire dans les écoles, la ministre invitait la population cette semaine, sur les ondes de Radio-Canada, à «valoriser le savoir et l’éducation». Charité bien ordonnée commence par soi-même. Il faudrait d’abord que les membres du gouvernement Charest cessent de mépriser les universitaires et valorisent enfin de manière responsable l’éducation supérieure, celle-là même sur laquelle repose l’avenir de notre société. À l’heure où de nombreux pays ont compris qu’il fallait de toute urgence réinvestir dans l’éducation et la connaissance, comment en sommes-nous arrivés là?

Le vide, c’est ce puérilisme que dénonçait autrefois Félix Leclerc à son retour de France, exhortant les canadiens français à se sortir de leur état de misère intellectuelle, et qui semble aujourd’hui faire un retour inopiné tant au bureau du premier ministre qu’au ministère de l’éducation. Mais cette fois-ci, les principaux protagonistes de cette misère intellectuelle n’ont pas d’autre excuse que l’incurie, l’incompétence et l’orgueil mal placé. Serons-nous dupes de leurs airs de «bons gestionnaires de l’état»? La honte est un sentiment bien étrange, une sorte de maladie qui s’attrape. Espérons que Mme Courchesne l’attrape avant que le Québec ne soit la risée du prochain millénaire. L’enjeu ici n’est pas de savoir, comme on peut le penser actuellement au gouvernement, si elle réussira à «casser» une grève de professeurs, mais de l’enjoindre à assurer la pérennité des institutions dont elle est censée être la gardienne. 

Johanne Villeneuve

Professeure titulaire en études littéraires, UQAM

Directrice du programme de doctorat en sémiologie

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