Quatre lettres: S-P-U-Q

Je suis loin, à mille lieues du théâtre des opérations, mais je ne peux m’empêcher de penser à ce qui se passe sur les piquets de grève et de réfléchir à ce que peut représenter un syndicat, à ce que représente notre syndicat.

J’ai devant moi le foulard que le SPUQ nous a remis et qui signale de façon colorée notre exaspération face à l’immobilisme de l’administration, ce foulard que je traîne avec moi et qui me sert de sujet lors de mes sorties dans le désert, et je ne peux que repenser à une vieille histoire.

J’ai été pendant une session l’assistant de Michel van Schendel, pour un cours au bacc. en études littéraires. Michel a longtemps milité au SPUQ, il en a même été le président. C’était un cours de sémiotique, et on m’avait approché pour que je seconde Michel. Étudiant au doctorat en sémiologie, j’avais accepté pas tant pour l’argent (en tant qu’unité pédagogique d’enseignement [u.p.e.], on gagnait des miettes), que pour le plaisir de voir Michel à l’œuvre. Il était un orateur extraordinaire, un intellectuel d’un grand calibre, capable d’improviser des analyses sur les objets les plus divers. Le cours se donnait en soirée, les étudiants étaient blasés. Michel arrivait souvent fatigué, et il ne suivait que rarement ses notes. Mais ses cours étaient fascinants.

Une séance en particulier m’est restée en tête toutes ces années. Cela doit faire maintenant plus de vingt-cinq ans. Je n’ai gardé en mémoire que peu de cours suivis pendant mes dix années d’études universitaires. Ils se sont fondus dans la masse indifférenciée de mes souvenirs. Celui-là, pourtant, est resté. Comme un moment d’une rare intensité, d’autant qu’il était totalement inattendu. Michel avait décidé de nous faire une analyse iconique du sigle du syndicat.

Oui. Le sigle, ou plus précisément, le logo du SPUQ. Pendant près de trente minutes, il nous a expliqué le choix derrière chacune des lettres du logo. Les étudiants du cours n’avaient qu’une faible idée de ce qu’était le SPUQ et, surtout, le sujet de l’exposé était aux antipodes de leurs intérêts. C’était un cours de littérature, après tout. Mais Michel n’en avait cure. Pour lui, le logo du SPUQ valait bien un poème. Il était tout aussi chargé symboliquement et, comme toute production sociale, il était important d’en comprendre les implications sous-jacentes.

Le logo est resté le même toutes ces années, je le constate aisément à mon foulard orange. Ce que racontait Michel est encore d’actualité.

Quelle est la lettre la plus importante de ce logo? C’est le s. On le voit d’emblée. Non seulement la lettre est au début du sigle, mais, typographiquement, elle est la plus épaisse et la plus grosse des quatre. En fait, la densité des lettres du logo est décroissante. Les lettres sont sur une même ligne, elles ne dessinent pas un triangle ou un cercle; elles ont la même taille, c’est leur densité qui varie. Et le choix du caractère. Le s est en italique. La lettre est inclinée. Elle pèse de tout son poids sur le p, le u et le q. Ce n’est évidemment pas innocent, c’est parce que le syndicat, comme instance, est l’entité la plus importante de ce groupe. La signification en est évidente : le syndicat, comme regroupement, pèse sur l’ensemble des professeurs pour qu’eux-mêmes mettent de la pression sur l’université qui elle-même bute contre le Québec. Le s est comme la locomotive arrière d’un train. Elle fournit le mouvement à l’ensemble. Le p est incliné lui aussi et il presse sur le u, mais il est plus étroit typographiquement que le s. C’est bien parce qu’un ensemble d’individus réunis est moins important qu’un regroupement dûment constitué pour assurer la défense des intérêts communs.

Mais les professeurs sont la force vive de l’université, et leur rôle est bien de peser de tout leur poids sur l’institution pour la faire pencher, et cela du bon côté. Si le temps est représenté comme une ligne, celle-ci est toujours orientée vers la droite. L’italique oriente les lettres dans le sens du passage du temps. Il signale bel et bien la progression, le mouvement, le dynamisme. En ce sens, la seule lettre qui n’est pas en italique est le q du Québec, et c’est bien parce que le Québec, dans cette logique, n’agit pas, il est ce sur quoi on agit en tant que groupe. Le u de l’université est encore plus étroit, ce qui atteste de sa véritable valeur: l’université n’est jamais que le résultat des forces déployées par ses professeurs. L’université, en tant qu’institution ou administration, est moins importante que ceux qui la constituent au premier chef. D’ailleurs, le logo le dit bien, la forme même que prend l’université lui est dictée par ses professeurs. Le u n’est pas l’élément typographique dominant de ce logo, il est subordonné aux deux autres. Une université n’est rien sans ses professeurs (et ses autres corps d’emploi, il va sans dire).

Le jeu des forces en présence dicte aux lettres leur forme et leur densité, mais les trois premières constituent une totalité, ce qui apparaît nettement quand on les compare à la dernière lettre, le q, la seule à ne pas être en italique. Cette différence signale que le syndicat des professeurs de l’université constitue malgré tout une totalité, totalité qui s’oppose typographiquement au Québec. Le q romain est la plus étroite des lettres, la plus mince, et c’est contre elle que viennent buter les trois autres réunies. Le syndicat des professeurs de l’université pèse sur le Québec. Pour quelles raisons? Pour le transformer, assurément, si on revient à notre histoire récente. L’UQAM et le réseau de l’UQ ont été créés afin de compléter la révolution culturelle et sociale que nous avons connue et qui a cherché à remplacer l’église par l’école et la foi par le savoir, comme principes fondamentaux de notre société. L’architecture même du pavillon Judith-Jasmin en est l’expression, par son utilisation postmoderne des restes de l’église St-Jacques.

Le Québec semble par contre résister à ce mouvement, ce que la forme même de la lettre ainsi que le caractère romain utilisé indiquent. Le logo du SPUQ était et reste encore non pas tant une déclaration de guerre que la représentation d’une tension fondamentale au sein de notre société, tension entre, d’une part, l’éducation et ses besoins, que représente l’université, et, d’autre part, le gouvernement de la province, avant tout préoccupé de gestion et de rectitude financière.

Je regarde mon foulard, et je me dis que les choses n’ont guère changé depuis vingt-cinq ans. Le logo est toujours le même et le syndicat est toujours là pour assurer la défense de nos intérêts. Quant à notre université, elle est encore prise entre l’arbre et l’écorce, entre le syndicat de ses profs et le gouvernement du Québec. Elle subit une pression des deux côtés, de ses professeurs qui cherchent à lui redonner les moyens de véritablement remplir sa mission, et du ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport, véritable frein au maintien de cette mission.

Je ne sais pas si le vocabulaire est le bon, si je suis resté fidèle aux propos de Michel. J’en ai sûrement beaucoup oublié Mais, il ne peut pas me le reprocher, il n’est plus là. Nous, par contre, nous y sommes encore. Et la lutte n’est pas finie.

Bertrand Gervais, professeur, études littéraires

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