Pourquoi j’ai choisi l’UQAM et ne l’ai jamais regretté

C’était en 1968, j’étais au doctorat en physiologie à l’Université de Montréal. Un jour je vois apparaître à ma porte le directeur du Département de Biologie du Collège Sainte-Marie. Il est à la recherche d’un professeur de physiologie qui soit intéressé à se mouiller dans la création d’un Département pour la future «Deuxième université de langue française» à Montréal. Le risque est clair, le défi, exaltant. Entre ça et une possibilité de faire carrière à l’UdeM, je n’ai pourtant pas hésité. Moi qui avais été membre en 63-64 du tout premier Comité conjoint de la Faculté des Sciences, qui venais de participer à une Association des étudiants diplômés en sciences expérimentales pour faire valoir les demandes des étudiants-chercheurs, j’entrevoyais la possibilité de contribuer à mettre en œuvre tout ce que notre mouvement étudiant réclamait d’ouverture, de démocratie et de modernité à l’université. J’ai fait le saut. Je n’ai jamais regretté.

Au tout début de cette folle aventure, nous souscrivions à cette intention que clamait le recteur Léo A. Dorais de créer une université «urbaine, populaire, démocratique». Une toute petite équipe de professeurs de Biologie, l’«équipe initiale», définissait à la hâte un programme au cours de l’été ’69, procédait à la sélection du corps professoral, planifiait les locaux, procédait aux achats d’équipement, mettait en place module et département. Quelle ruche. Que d’innovations: un programme qui s’est vite centré sur la biologie de l’environnement (une nouveauté à l’époque), des méthodes d’enseignement s’ouvrant sur l’audio-visuel. Déjà, pourtant, une administration qui se raidissait: il a fallu la syndicalisation des profs pour lutter contre l’intention du recteur de se faire une université à corps enseignant temporaire, jetable. Et pour consolider dans la convention de ’73, après une grève de trois semaines,  les premiers acquis de démocratisation: choix des professeurs, répartition de la tâche, évaluation sous le contrôle des assemblées départementales, avec le rôle prépondérant de la Commission des Études en matière de développement de l’université. Mais pendant que mon département poussait le développement de la recherche, lançait un programme de maîtrise, s’impliquait dans la nouvelle mission de service à la collectivité (entre autres dans le domaine de la santé au travail), la réaction s’organisait, la «réforme Després» se préparait. Il s’agissait pour les gestionnaires de s’approprier le contrôle de l’institution. Un slogan résumait notre attitude résolue: «Le coup de force ne passera pas», un «No pasaran» uqamien… La convention collective de ’77, arrachée après quatre longs mois de grève, consolida la démocratisation de l’institution. Le président de l’UQ et le recteur de l’UQAM ont dû démissionner.

Et cahin-caha, mon département comme les autres a continué son développement. Mes collègues ont impulsé un essor considérable en recherche, faisant pour un temps de Biologie le Département le plus subventionné de l’UQAM. Après la maîtrise, le doctorat. Pour ma part, j’ai pu m’impliquer à fond avec d’autres dans le développement d’un programme de DESS en ergonomie, qui marche toujours. Moins impliqué que d’autres en recherche, j’ai par contre contribué à la vie de deux sociétés savantes en ergonomie que j’ai présidées tour a tour, pendant cinq ans : souplesse de la répartition de la tâche contrôlée par mon assemblée départementale.

La situation actuelle me semble en grande partie une mauvaise reprise de la tentative de 1976: cette fois, ce n’est plus l’UQ qui mène le bal, mais ce qui nous tient lieu de ministère de l’Éducation et de gouvernement à Québec. Avec, au nom d’une pseudo nouvelle conception de la «gouvernance», sous le couvert d’une volonté de rationaliser les «ressources humaines», le même objectif qu’en ’76 : remettre la conduite des affaires universitaires aux mains d’administrateurs que, pire encore qu’avant, on ira chercher dans le privé — lequel, c’est bien connu, s’y connaît parfaitement en matière de direction universitaire. Curieux, il me revient en mémoire ce slogan des étudiants de l’UQAM des années 70: «Non à l’usiniversité». Faudra-t-il le relancer? S’étonnera-t-on que j’appuie le SPUQ dans des revendications qui visent à construire une meilleure université? Que je dénonce le nouveau coup de force gouvernemental?

En prenant ma retraite en 2003, j’ai tenu à garder un lien avec mon département, comme professeur associé, donnant quelques bouts de cours, poursuivant chez moi des recherches et publiant même plus qu’avant. C’est que je suis toujours partie prenante de ce projet d’une université «urbaine, populaire et démocratique». Ça a valu le coup pendant 34 ans, et ça tient toujours.

 

Luc Desnoyers

Professeur retraité — mais néanmoins associé

Sciences biologiques

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