Point de vue éthique sur notre action de grève

Je suis tout à fait convaincue aujourd’hui de la légitimité de l’action que nous posons depuis quelques semaines. Pourquoi cette conviction et en quoi consiste-t-elle? Mener une grève relève d’un jugement et d’une décision inextricablement liés à la profession qui est la nôtre et tributaires de la nature de cette profession. C’est de ce rapport «éthique» qu’est née ma conviction. Celle-ci s’appuie essentiellement sur le refus du mépris ainsi que de la banalisation de notre profession qui, si nous ne les dénoncions pas, nourriraient une culture du ressentiment et de la rancune à l’UQAM.

Toutes clauses confondues, la convention collective est une demande légitime, émise par un corps de métier légitime, légitimité qui — faut-il le rappeler — tient à l’exigence qui lui est adressée d’une formation académique poussée et au fait que lui sont confiées les responsabilités de l’éducation universitaire ainsi que d’une part considérable du développement culturel et social. En vertu de cela, ce corps de métier pourrait légitimement espérer qu’une bonne foi et une intelligence président aux échanges concernant la négociation en question. Or, ce à quoi nous avons assisté au moins jusqu’à la fin de la semaine dernière (23-27 mars) consiste — sur la base d’études sans fin —, en un report toujours reporté de rencontres sérieuses, entre personnes sérieuses qui, de part et d’autre, n’ont d’autre désir que de servir l’UQAM.

Servir l’UQAM? Je n’ai aucune hésitation à le dire haut et fort. Dans les éléments mêmes qui font de notre profession ce qu’elle est, nous avons été et sommes au service de l’UQAM: nous sommes au service des étudiant(e)s que, moyennant l’enseignement, nous tentons d’«éduquer», nous assumons et défendons une parole publique par nos écrits, nous cherchons à mieux comprendre les phénomènes du monde dans lequel nous vivons, nous nous questionnons, nous réfléchissons, nous portons des dilemmes jusqu’à leur résolution, nous prenons des décisions avec la responsabilité qui leur appartient, nous posons des exigences réfléchies, nous cherchons seul(e) et/ou ensemble les meilleures avenues pour la collectivité uqamienne et, plus largement, québécoise. Parfois jusqu’au vertige. De façon chronique, nous nous démenons contre le temps qui s’amenuise, contre la tension, contre la fatigue, contre le manque de concentration, contre l’invasion perverse des nombreuses activités qui attendent d’être faites, contre la précipitation, contre le travail bâclé. À quoi s’ajoutent aujourd’hui les conséquences de l’irresponsabilité de nos administrateurs, dont nous portons le poids. Voulons-nous nous défaire sur autrui de ces charges? Non, mais nous avons besoin du support de la société québécoise pour traverser cette période de turbulence. Voulons-nous nous délester de notre travail? Non, mais il est temps que notre travail soit reconnu. Car ces charges, nous les assumons effectivement.

Où se situe le mépris dans les événements actuels? Dans l’occultation patente de la légitimité et de la compétence du corps professoral uqamien au profit d’une légitimité et d’une compétence plus grandes (?), plus valides (?), plus objectives (?) des comités d’experts (notre corps professoral n’est-il pas un vaste ensemble d’experts?), dans la non considération de la nature de la tâche réellement vécue par ce corps professoral, dans le déni de son engagement consenti à travailler à l’UQAM (dans et malgré les déboires financiers), dans l’ignorance du service que nous rendons à l’UQAM, en somme dans la manière de régler le différend: une comptabilité à sursis prenant effet le 1er avril 2009, un silence insultant sur toute rétroaction concernant notre convention collective, une mise à l’index de notre expertise, un soupçon marqué oblitérant gravement notre bonne foi (cf le projet d’entente).

Ensuite, dans le dénouement clair qu’on nous a proposé d’«une gestion efficiente des ressources humaines», oublie-t-on quelque chose? Oui, certes. On oublie délibérément que l’enseignement, surtout, ne saurait être rabattu à la catégorie de la gestion efficiente des ressources humaines, car ces mêmes dernières ressources humaines ne peuvent répondre adéquatement aux «besoins» aujourd’hui si considérés des étudiants et dans le même temps gérer leur temps de façon efficiente. Pourquoi? Parce que l’encadrement des étudiants dépend des demandes mêmes des étudiants et non d’un créneau horaire défini d’avance. Parce que la pensée d’un étudiant — tout comme d’un professeur — se forme dans le temps de son expérience propre et non pas dans celui, objectif, du gestionnaire. On oublie aussi que l’éducation se construit, concrètement, dans la rencontre d’êtres qui apprennent à penser, à juger, à prendre des décisions, par, dans et à cause de cette rencontre même. On oublie enfin qu’une éducation de qualité ouvre un horizon de contribution sociale de qualité. C’est donc la banalisation même de l’acte d’éduquer, de notre présence, de notre service et de notre engagement que l’on voit triompher.

C’est cela qui suscite, à juste titre, notre indignation. C’est pour ces motifs —éthiques — que je suis en grève.

Catherine Meyor

Département d’éducation et pédagogie

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