L’Université pour quoi faire?

Des professeurs et étudiants de l’UQAM sont en grève pour la «relance» de l’institution après la crise qui l’a secouée l’an dernier. Pour la rescaper, un réinvestissement massif s’impose, de même qu’une accession aux revendications du syndicat des professeurs. Mais, pour la sauver, il faudra, en plus de la refinancer et de la doter de ressources suffisantes, refuser qu’elle soit soumise à la gouvernance privée et à la compétition interuniversitaire. Les universités d’État du Québec doivent être revalorisées et orientées vers l’apprentissage plutôt que la création de valeur, sans quoi elles deviendront vite obsolètes.

Du sous-financement à l’abandon

L’idée derrière la fondation du réseau des universités d’État du Québec supposait que le gouvernement les dote de ressources appropriées et défende leur mission d’accessibilité à l’éducation pour les classes populaires, de transmission de la culture et de développement d’une connaissance critique. Or, dès leur création, les UQ ont été sous-financées vis-à-vis des universités privées. L’UQAM, particulièrement fragile, a dû être rescapée de nombreuses fois par l’injection de sommes non-récurrentes.

Par la suite, les pressions ont été fortes pour qu’elle en vienne à faire toujours plus avec moins. Pour répondre à «l’environnement économique», elle a dû devenir performante dans la recherche scientifique ou le management, des secteurs qui ont accaparé le financement de l’Université, l’obligeant à laisser à leur sort les humanités qui en constituaient autrefois le coeur. La mission de l’Université s’est ainsi dénaturée. Un refinancement qui ne viserait pas à corriger ce déséquilibre ne réglerait pas grand-chose. Au-delà d’un problème économique, on trouve ainsi un problème de finalités.

Le triste état d’abandon dans lequel se trouve l’UQAM, le spectacle désolant qu’offre le squelette de l’Îlot Voyageur révèlent l’état général du Québec. La classe managériale qui dirige l’État s’est mise au service de la loi de la jungle de la compétitivité économique, et elle lui abandonne les universités publiques, dépossédant ainsi les classes populaires du Québec. Aller à l’école ne semble pas être pour elle très important si cela ne donne pas au bout une main d’œuvre qualifiée et productive.

Conséquemment, les UQ, avec leurs maigres ressources, sont appelées à se soumettre à des critères de régulation et de performance qui sont étrangers à leur idéal fondateur, et à sauter dans une guerre compétitive où les institutions privées gagneront à coup sûr. Elles devront s’adapter, quitte à se privatiser, ou alors elles resteront derrière dans un nuage de poussière pour stagner jusqu’à se confondre avec le paysage. Avec l’obsolescence programmée des universités d’État, c’est tout le projet politique de la Révolution tranquille qui vient se noyer dans «l’eau glaciale du calcul égoïste». Cela ne peut qu’aboutir à la «dénationalisation» de l’éducation prônée par Milton Friedman.

Compétitivité ou apprentissage critique?

En 1971, le sociologue Fernand Dumont avait fait cette mise en garde contre l’américanisation des universités du Québec: «Quand le chômage gagne des industries vieillies, faut-il continuer de courir après les secteurs de pointe de l’économie américaine? Quand il n’y a encore aucun centre de recherche un peu important dans le Québec (…) faut-il envier la NASA? Devant le petit nombre de professeurs dans la plupart de nos départements, faut-il lorgner rageusement du côté d’Harvard?»

En voulant singer les universités américaines, celles du Québec risquaient d’en devenir une parodie ridicule: «Ou bien nous ferons de nos universités de piètres répétitions ou de ridicules modèles réduits des institutions les plus prestigieuses (ou les plus riches) d’alentour; ou bien nous déciderons que c’est en revenant aux intentions fondamentales de l’apprentissage et pour un pays comme celui-ci que les objectifs doivent être formulés».

Le capitalisme déracine les universités de la communauté politique à laquelle elles appartiennent pour les brancher directement sur les fluxs économiques de production de valeur. Pour créer de la richesse, il faudrait sacrifier les cultures et lancer les universités dans une course à l’armement intellectuel animée par le fantasme de faire fortune dans «l’économie du savoir». Or, celles-ci devraient plutôt assurer la formation intellectuelle de gens capables de participer à la société québécoise et d’en avoir le souci.

Si l’on prétend véritablement sauver l’UQAM, il faudra s’interroger sur ses finalités. Le sort réservé à l’UQAM sera déterminant pour l’avenir du Québec, et cet horizon doit être entrevu par-delà les questions techniques et matérielles immédiates. Que l’UQAM redevienne «fonctionnelle» laisserait entière la question de savoir quel objectif l’anime. L’Université doit-elle donc produire de la recherche, des savoirs productifs et de la main d’œuvre qualifiée? C’est tout le projet de l’université compétitive capitaliste. Or, c’est l’opposé radical d’un projet de société cultivant l’autonomie individuelle et collective, l’apprentissage critique et la justice sociale. L’UQAM, oui, mais pour quoi faire?

 

Éric Martin

Doctorant en science politique, Université d’Ottawa

Diplômé de l’UQAM

 

 

 

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