L’Université, entreprise économique ou institution sociale?

Dans l’élaboration des orientations de notre société, force est de constater qu’on perd souvent de vue que l’amélioration de notre infrastructure économique n’est qu’un moyen pour arriver à nos fins, plutôt qu’un objectif en soi. En ce sens, bien qu’il soit difficile de cerner de façon claire des objectifs sociaux qui fassent consensus, on peut fort probablement s’entendre pour considérer que la préservation et le développement de la culture au sens large (autant littéraire, artistique que scientifique), ainsi que l’avancement des connaissances, jouent un rôle prépondérant dans ces objectifs. Le discours politique et administratif contemporain considère trop souvent que toute activité doit être justifiée, et son intérêt mesuré, par son impact économique potentiel. Ainsi on en vient à affirmer qu’il est de bon aloi d’investir dans les activités culturelles parce qu’elles constituent un levier économique important, plaçant ainsi la prospérité de l’économie à l’avant-plan de nos priorités sociales. En cela, la logique du discours nous apparaît complètement inversée. Il serait en effet beaucoup plus adéquat de considérer que c’est la prospérité de l’économie qui apporte un levier nécessaire au développement de la culture, considérant ainsi que ce développement est un but social sur lequel on s’accorde dès le départ.

Ces énoncés ont un impact majeur sur de nombreuses questions d’actualité, et nous croyons qu’ils permettent d’y réfléchir avec une plus grande clarté, surtout en cette période de crise généralisée autour du système financier planétaire. L’un des sujets qui bénéficie justement d’être considéré de ce point de vue est certainement toute la discussion sur les orientations, le développement et la place des universités au sein de la société québécoise. Lorsqu’on adopte une position strictement centrée sur des considérations économiques, sans remettre en cause que cela sous-entend un choix sur les principes permettant d’établir les orientations de notre société, il apparaît comme naturel de vouloir mesurer la «rentabilité» de l’entreprise universitaire en terme de nombre de diplômés, ou de productivité de recherche applicable à court terme. L’importance d’un programme d’étude devient donc naturellement inféodée à l’importance de son impact économique, ou de la «désirabilité» sociale mesurée en terme de nombre de consommateurs potentiels. C’est ainsi qu’on transforme l’effectif étudiant en clientèle, et que la recherche universitaire ne trouve de justification que lorsqu’elle peut faire état d’une pertinence économique ou d’un impact social immédiat. On en vient alors naturellement à vouloir fermer les programmes d’études qui n’ont pas une clientèle suffisante, pour pouvoir en ouvrir d’autres qui auront un bien plus grand potentiel d’attraction, sans tenir compte d’argument de pertinence pour la préservation et le développement de la culture au sens large. Ainsi, continuant avec cette logique apparemment implacable, on se retrouve prêt à projeter de fermer des programmes comme ceux d’astronomie, de mathématiques, ou de philosophie pour les remplacer par des programmes beaucoup plus susceptibles d’attirer des foules. Nous croyons qu’il est devenu urgent de recentrer toute la discussion sur l’avenir des université québécoises dans un réel contexte social. S’il y a des choix à effectuer, ils doivent se faire sur la base d’objectifs acceptables par tous, plutôt que simplement sur la base de raisons purement économiques sans réfléchir aux conséquences indésirables. Personne ne veut vraiment que la culture québécoise s’étiole. Il y a donc urgence de bien peser les enjeux, avant que les universités ne se retrouvent réduites à des écoles d’enseignement technique ou professionnel et que la société québécoise ne glisse dans un suivisme international, dépourvu d’un environnement culturel distinctif, et pauvre en recherche avancée et en création originale. Dans le contexte d’une mondialisation irréversible des contraintes économiques, et de la crise actuelle, il nous semble encore plus essentiel d’asseoir nos décisions sociales fondamentales sur des bases culturelles larges, plutôt que d’être à la remorque de tendances imposées de l’extérieur par un néolibéralisme qui semble maintenant clairement à remettre en question.

François Bergeron et Christophe Reutenauer, Professeurs au département de Mathématiques, UQAM et Alain Goupil, Professeur à l’UQTR

 

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