Lettre ouverte à Robert Proulx

 

Lettre ouverte à Robert Proulx,

vice-recteur à la vie académique — et collègue

 

Cher Robert,

J’ai d’abord songé à t’écrire au «vous», mais cela aurait marqué une distance que  je ne tenais pas à accentuer. C’est en effet d’abord et avant tout au collègue que j’adresse cette lettre ouverte, à un collègue qui fut mon doyen pendant de longues années, qui a été le directeur intérimaire de mon département pendant quelques mois, et qui assume à l’heure actuelle la direction académique de notre université.

Tes collègues, Robert, tu le sais, ont voté massivement, vendredi dernier, le 20 mars, pour reconduire leur grève. Ils et elles l’ont fait essentiellement parce que, comme l’écrivaient de manière fort à propos quelques-uns d’entre eux dans le Devoir du 18 mars, ils et elles sont en colère.

Mais, connaissant ton sens de l’institution et ta propre passion pour l’UQAM, plusieurs d’entre eux comprendraient sans difficulté que tu puisses l’être toi aussi. Et c’est pourquoi il m’a semblé que je pouvais t’adresser cette lettre ouverte sans que cela soit aucunement provocateur, hostile ou sarcastique.

Quoi qu’il en soit, si tes collègues sont en colère, c’est parce que, après 22 mois d’atermoiements et de silences de la direction de l’UQAM à la table de négociation, on leur a soumis, vendredi dernier, une offre cavalière, bâclée, et à tous égards insultante.

Tes collègues ont trouvé cette offre insultante parce que celle-ci – si tu me passes l’expression populaire – les prend pour des valises. Et – tu le sais parce que tu les connais bien — les profs aiment d’autant moins qu’on les prenne pour des valises qu’ils et elles sont spécialistes d’à peu près toutes les disciplines utiles pour mettre en lumière la différence entre une proposition acceptable et une offre mal ficelée — surtout quand elle a l’effronterie de se dire «finale».

Parmi tes collègues, en effet, il y en a qui ont enseigné aux comptables de tous les Ernst-Wateryoung-Machin et qui leur auraient volontiers fait recommencer leur mauvais — et coûteux — plans «de redressement», sur lesquels se base pourtant cette offre.

Parmi tes collègues, il y en a un bon nombre — et pas seulement à l’ÉSG! – qui auraient pu produire en deux bonnes journées de travail (et en mieux!) le très ordinaire rapport Aon. (Surtout que celui-ci a dû coûter le salaire annuel d’au moins deux nouveaux jeunes profs…)

Parmi tes collègues, il y en a plusieurs qui, spécialistes de questions socio-politiques, d’histoire, de psychologie, de communications ou des relations de travail, ont tout de suite vu que l’offre de la direction de l’UQAM n’était en rien une réponse aux demandes du SPUQ mais qu’elle constituait bien plutôt une stratégie du Conseil du Trésor en vue des prochaines négociations du secteur public. Et auparavant, bien sûr, en vue des négos avec le SEUQAM et le SÉTUE, à terme avec le SCCUQ.

Parmi tes collègues, il y en a plusieurs qui, experts dans toutes les formes d’analyse des discours, ont parfaitement compris ce que signifie l’expression «examen en profondeur de l’organisation du travail» : une «modulation» — c’est-à-dire, en somme, une augmentation de la tâche d’enseignement de la plupart d’entre eux. Et, parmi tes collègues, il y en a pas mal qui, se dépensant sans compter pour l’UQAM, ont trouvé cela aussi hypocrite que méprisant.

Parmi tes collègues, plusieurs ont par ailleurs été témoins, au cours des années récentes (y compris dans la faculté dont tu as été le doyen pendant près d’une décennie), du fait que des candidats remarquables ont refusé un poste à l’UQAM en raison de ses conditions salariales de moins en moins concurrentielles.

Parmi tes collègues, une assez grande majorité, je crois, ne tiennent pas à toucher le salaire des profs de McGill – surtout que même Aon International n’est pas parvenue à mettre la main dessus! En revanche, il y en a pas mal qui ne comprennent pas en quoi ils devraient être reconnaissants à leur université de continuer à être les moins bien payés du Québec. Serait-ce donc là «l’effet UQAM»… pervers?

Parmi tes collègue, il y en a un bon nombre qui ne comprennent pas non plus pourquoi la direction de l’UQAM a fait appel, comme négociateur en chef, à un expert en relations de travail dans le secteur du transport qui ne connaît rien à la vie universitaire et qui, dans ses lapsus, confond «300 postes de professeurs» avec «300 postes de chauffeurs». Et plusieurs ne comprennent pas non plus que la direction de l’UQAM, qui a elle-même reconnu le manque de ces 300 postes, ait cru faire une offre «raisonnable» en en proposant 25, c’est-à-dire moins de 10%.

Mais, tout compte fait, il se peut que tu ne comprennes pas tellement plus que la plupart de tes collègues, Robert, comme il se fait que la direction de notre université, à qui ils et elles ont majoritairement accordé leur confiance au moment de son arrivée en fonction, se soit, dans l’actuelle négo, aussi cavalièrement «fait tasser dans le coin» par les mandarins du Conseil du Trésor.

Et peut-être es-tu toi-même, qui sait, aussi en colère qu’un très grand nombre de tes collègues.

Si c’est le cas, Robert, merci de tout mettre en œuvre pour que cesse cette approche incompréhensible et choquante de la direction de l’UQAM à l’endroit de ses profs et de toute sa communauté.

Ou, alors, n’hésite pas à franchir les piquets de grève.

Dans l’AUTRE sens.

Tu pourrais aussi décider, en effet, de revenir parmi tes collègues qui se battent pour le présent et l’avenir de l’UQAM. Tu y serais cordialement bienvenu. La défense de cette université, sa relance — sa refondation, même: le terme n’est pas trop fort —, c’est en effet essentiellement de ce côté-ci de la ligne de piquetage que, ces jours-ci, ça se passe.

Guy Ménard, directeur des programmes de cycles supérieurs et ancien directeur du département de sciences des religions de l’UQAM 

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