40%: lettre ouverte

Cette lettre a également été publiée sur le site Cent papiers

Quand était-ce? Aux environs de 1983 je pense. J’étais alors un jeune professeur et j’assistais à ma première négociation de convention collective, très impressionné par l’habitude qu’en avaient la plupart de celles et ceux qui m’entouraient dans cette université déjà «vieille» d’une douzaine d’années, et dont ils faisaient pratiquement tous partie depuis l’ouverture en 1969.

Les enjeux majeurs? La tâche. Et aussi, le comblement d’un nombre élevé de postes de professeurs, dont le SPUQ s’était vu par voie de grief reconnaître la légitimité.

Le dénouement? Un troc: l’abandon d’une surcharge d’enseignement (une augmentation de 20 %) contre l’abandon du rattrapage en termes de postes. Beaucoup de postes, un sacré chiffre. Dans une université qui comptait pratiquement le même total de profs que maintenant, pour des effectifs étudiants sensiblement moins élevés.

Un quart de siècle plus tard nous en serions au même point, c’est-à-dire à défendre une tâche professorale constamment attaquée et discréditée, qu’il aura de nouveau fallu sauver in extremis dans les négociations de 1989, cette fois-là contre le spectre d’une 5e et d’une 6e tâches.

Je lis pourtant dans Cyberpresse, chaque fois qu’il est question de notre grève, que l’université fonctionne tout de même puisque les profs «ne donnent que 40 % des cours».

Jamais il n’est question dans ces aperçus biaisés du pourcentage de cours que les profs assument aux 2e et 3e cycles, et qui est généralement de 100%.

Jamais il n’est question, dans les comparaisons que font les firmes comptables, de la mission particulière de l’UQÀM en termes d’accessibilité, ni de son importance dans le rattrapage du déficit des francophones en termes de diplomation universitaire.

Jamais il n’est question non plus, dans les discours politiques, de cette mission; comme si les politiciens en avaient oublié l’existence même dans une université qui est pourtant, au sein du réseau UQ, la seule université d’état, la seule université publique québécoise.

Quelle sorte d’état avons-nous donc pour expliquer une telle amnésie, et un tel abandon de l’instrument dont il a voulu se doter il y a 40 ans à peine?

Comment se fait-il que l’état n’ait pratiquement pas cessé durant ces 40 ans de menacer et de fragiliser le travail de sa propre université en dépit de toutes les preuves d’excellence qu’elle a fournies à la population, à ses étudiants (qui réalisent année après années des scores impressionnants dans tous les concours des organismes gouvernementaux, des institutions artistiques et des ordres professionnels), à la communauté scientifique et artistique ainsi qu’à la communauté internationale des établissements universitaires, à quelle sorte de société aspirons-nous donc?

Jamais non plus il n’est tenu compte, à ma connaissance, des emplois à demi-temps sinon à temps complet (20, 25, 30 heures par semaine, et même au-delà) que la plupart de nos étudiants cumulent pour arriver à payer leurs études. Ce n’est pas rien.

Et jamais il n’est considéré, dans l’évaluation de la tâche professorale, que les études de 2e cycle et même de 3e cycle se poursuivent fréquemment, pour cette raison même, à temps partiel.

Les étudiants qui font une maîtrise à temps partiel ne sont pas moins sérieux ni moins bons que les autres. Ils ne travaillent pas non plus moins fort. Leurs travaux de recherche ou de création ne correspondent pas dans le demi-temps à un demi effort, mais à un effort constant qui dure tout simplement plus longtemps. Les profs qui dirigent 10, 15, 20 mémoires ou thèses et même au-delà ne sont pas rares dans mon département; et ils n’arrêtent pas de diriger leurs étudiants au-delà des 35 heures toutes chiches de leur chèque de paie: ils n’arrêtent pas non plus les soirs, ni les fins de semaine, ni les jours de congé, pour le peu qu’il en reste bien souvent.

Or, jamais je n’ai entendu parler dans cette université d’un seul prof qui refuserait de diriger pour des raisons de cet ordre un étudiant inscrit à temps partiel à la maîtrise ou au doctorat. Au contraire, nous savons que ce sont souvent là nos étudiants les plus remarquables, celles et ceux qui proposeront les recherches et les oeuvres les plus approfondies.

Jamais je ne vois les firmes comptables, ni le MELS, ni l’administration de notre université rétablir le lien entre excellence et accessibilité, et se rappeler que cette mission d’accessibilité et cette préoccupation de l’excellence ont un prix. Qu’elles ne se réalisent pas magiquement, et qu’elles ne survivront pas indéfiniment à des décisions qui les bafouent et à des politiques qui les renient. Mais ce travail est aimé. Comprenez-vous, aimé.

Allez donc expliquer ça aux journaux.

Jamais bien sûr on ne fait mention dans les médias de ce rapport fondamental des professeurs à la formation scientifique, ni à la formation de la relève en arts, ni à la contribution de ces ensembles à la richesse de notre société  — sinon à la possibilité même que nous avons encore de former une société, d’être ensemble en dépit de tout ce qui cherche à s’accaparer les ressources du collectif et à piller le bien commun.

Plus platement encore, je ne me rappelle pas non plus avoir jamais entendu un discours gouvernemental ou administratif qui aurait fait, dans le contexte d’une négociation, le lien entre accroissement des postes et accroissement de la diplomation, et conséquemment des revenus institutionnels que cette augmentation engendrerait tant en termes de crédits ministériels que de subventions externes de recherche. Et je ne parle même pas ici de la richesse sociale, qu’on persiste niaisement à trouver moins «productive» que des retours d’impôts bidons ou des projets immobiliers grandioses.

J’en ai ma claque de voir les journaux faire l’apologie des coupures sur le dos des profs-qui-donnent-40%-des-cours, sans jamais montrer ni même imaginer que les profs, chercheurs ou artistes, sont occupés à essayer de sauver, pour leurs étudiants et avec leurs étudiants, ce que la rapine et l’obsession du profit n’ont pas encore détruit ou confisqué.

Mais je ne désespère pas. Ce que l’on aime ne s’épuise pas de l’intérieur.

À cet amour pourtant, et à la rigueur scientifique et artistique qui le porte et le permet, il faut du respect. Des conditions adéquates: une exigence, quelle qu’elle soit, n’est réelle que si elle est entourée d’attention.

René Lapierre
Professeur, études littéraires

 

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